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Juin 16 19

Logos – Migne, Patrologie Grecque (vol. 1-18)

by areopage

On l’attendait depuis longtemps, la première partie de la Patrologie Grecque de Migne est désormais disponible sur Logos : Patrologiae Cursus Completus, Series Graeca, Part 1 (vols. 1–18). Ceux qui ont utilisé le système « community pricing » ont pu l’obtenir à 90$ (environ 80€) ; pour les autres il en coûtera pas moins de 499.99$ (soit environ 445€).

Cette édition propose les dix-huit premiers tomes de la Patrologie Grecque, qui en compte tout de même 167. La série complète est toujours dans la phase de community pricing, à 222 € (c’est le moment d’en profiter car si la série sort un jour, son prix définitif défiera les cimes les plus élevées). De même pour la Patrologie Latine, et Syriaque et Orientale.

Quel intérêt pour ce type de ressources ?

En l’occurrence les 18 premiers tomes de la Patrologie Grecque comprennent les Pères anté-nicéens, certes disponibles par ailleurs, mais pas toujours aisément. Sont proposés, grosso-modo, les documents suivants (voir ici ou sur la page du produit) : PG 1 : Clément de Rome ; PG 2 : Clément de Rome, Épître de Barnabé, pasteur d’Hermas, épître à Diognète, Testaments des douze patriarches ; PG 3-4 : Pseudo-Denys l’Aréopagite, Maxime le Confesseur, commentaire du Pseudo-Denys, Georges Pachymères ; PG 5 : Ignace d’Antioche, Polycarpe, Méliton de Sardes, Papias d’Hiérapolis, Apollonius d’Éphèse, etc. ; PG 6 : Justin le Martyr, Tatien, Athénagoras d’Athènes, Théophile d’Antioche, Hermias ; PG 7 : Irénée de Lyon ; PG 8-9 : Clément d’Alexandrie ; PG 10 : Grégoire le Thaumaturge, Zéphyrin, Sextus Julius Africanus, Urbain Ier, Hippolyte de Rome, etc. ; PG 11-17 : Origène ; PG 18 : Méthode d’Olympe, Alexandre de Lycopolis, Pierre d’Alexandrie, Théodore de Mopsueste, etc.

Vous l’aurez compris, il s’agit d’une oeuvre massive, et si la présente édition n’en propose qu’une partie infime, c’est déjà énorme : plus de 15 000 pages. Pour le détail, voir cette table des matières.

Puisqu’il s’agit de Logos, le contenu est sublimé… Il est ainsi possible d’y effectuer des recherches sophistiquées, et surtout, le texte grec bénéficie de l’analyse morphologique, ce qui vous donnera le lemme, et de-là, accès aux puissants dictionnaires linguistiques du logiciel.

Comme pour tous les outils d’analyse morphologique, méfiance. En l’occurrence, la base n’est pas réellement lemmatisée à la main ; elle bénéficie d’une base générale, sans doute celle de Perseus, ce qui lui permet de déterminer le ou les lemmes possibles, et la ou les analyses morphologiques possibles. Malgré cette limite, minime pour un corpus aussi vaste, c’est incroyablement utile, et l’on notera avec la plus grande satisfaction que la Patrologie s’intègre à merveille dans l’outil Etude de mot, rubrique Recherches textuelles.

Pour aller plus loin, consultez la rubrique Corpus grecs des Liens de ce blog. Parmi les ressources françaises toujours en phase communautaire (c’est-à-dire concrètement dont Logos n’a pas encore démarré le développement), les plus excitants sont les suivants : Vigouroux, Dictionnaire de la Bible | Les outils grammaticaux (dont le dictionnaire hébreu-français Marchand-Ennery !) | La Bible des Septante | La Bible en français | Notes d’étude pour la Bible Crampon | Bibliothèque choisie des Pères de l’Eglise. Comme le développement ne démarre qu’une fois le projet financé par un nombre suffisant « d’enchères », il ne faut pas hésiter à se positionner, cela peut accélérer les choses !

Pour la partie Pre-pub (en cours de développement, et à paraître sous peu), le plus intéressant du moment me paraît être le Brill, Dictionary of Ancient Greek dont je me suis déjà fait l’écho, et sur lequel je reviendrai lors de la parution du titre dans Logos.

Juin 8 19

Malscience (Chevassus-au-Louis, 2016)

by areopage

On pourrait croire que tous les sujets ont été abordés dans La souris truquée de Broad et Wade (1987) sur la fraude scientifique et les dérives de la recherche dont elle rend compte. Mais trente ans après, Nicolas Chevassus-au-Louis (docteur en biologie, historien, journaliste) en rajoute une couche actualisée dans un volume délicieux, Malscience – De la fraude dans les labos (Seuil, 2016).

Il sera intéressant de comparer les deux époques, et, non sans humour, Chevassus-au-Louis entame son avant-propos en filant comme ses prédécesseurs, la métaphore de la pathologie qu’il reprend d’un article de A. Casadevall et F.C. Fang, publié dans Microbe : où l’on voit des malheureux mystérieusement atteints d’amnesia originosa (incapacité à rendre compte de la paternité réelle d’une idée), de nobélite (« trouble rare mais invalidant, qui ne frappe que les scientifiques les plus reconnus (…) par des hallucinations auditives en cas d’appel téléphonique de personnes ayant un accent suédois », p.7-8), pathologie pouvant être accompagnée de maux non moins inquiétants, à savoir l’hyperpromotionnite, l’areproductibilité, ou encore l’impactite.

Or, à pratiquer les laboratoires en observateur depuis une quinzaine d’années, après les avoir fréquentés en qualité d’apprenti chercheur le temps d’une thèse, nous constatons que cet habitus est bien mal en point. A vrai dire, nous ne reconnaissons plus guère ces lieux que nous avons aimés. On y parle certes (encore) de science, mais bien moins que de stratégies de publication, de financements, de recrutement, de compétition, de visibilité, de reconnaissance, et, pour reprendre les termes locaux, de « principal investigator« , de « leading project » et de « first deliverables« . (p.9)

D’après l’auteur, le milieu scientifique est toujours tenu par cette ancienne devise, publish or perish, et gangrené par une « explosion de la fraude scientifique » (p.10). Oh certes, il y a de très nombreux résistants, des scientifiques intègres, qui tentent de gripper la machine effroyable à broyer. Mais le mal est là, et Chevassus-au-Louis entend le décrire sans complaisance.

Certains relecteurs de ce manuscrit nous ont fait grief de trop noircir le tableau, de brosser un portrait accablant d’un mont scientifique qui, s’il compte un nombre croissant de tricheurs et de fraudeurs, n’en reste pas moins attaché collectivement aux valeurs de probité et d’honnêteté intellectuelle. Nous entendons ce reproche, mais ne pouvons y souscrire. Qui aime bien, châtie bien, dit-on: mais il n’est pas question ici de châtier, seulement de décrire ; et en tout cas, malgré tout, d’aimer. (p.10)

  1. Fraudeurs en série

Ce chapitre évoque quelques cas de fraudes, réels ou suspectés. Le premier concerne la très célèbre affaire initiée par une jeune chercheuse coréenne, Haruko Obokata, qui publie en 2014 dans Nature une méthode révolutionnaire sensée transformer un lymphocyte en cellule-source pluripotente (ce qui en matière de thérapie équivaut à rien de moins que le Graal) ; hélas il s’agit d’une fraude et le superviseur de la chercheuse, Yoshiki Sasai, qui a cosigné l’article sans vraiment le superviser de près, finit par se suicider. Le second cas concerne un sujet connexe intéressant le clonage thérapeutique humain, survenu plus tôt et dans le même pays : un chercheur nommé Wook-Suk Hwang publie deux articles dans Science (2004) où il prétend avoir réussi à cloner un embryon humain « pour en obtenir des lignées de souches indispensables (…) à la médecine régénérative » (p.13). Fraude là-encore, car certains résultats ont été inventés, et des images, retouchées. Troisième affaire évoquée, celle Diederik Stapel, concerne des travaux de psychologie ; parmi les différentes publications, l’une surprenait par un résultat trop net, trop tranché, en un mot trop « beau », selon lequel « les préjugés raciaux deviennent plus fréquents lorsque la précarité économique s’accroît » (p.15). L’idéologie, on le voit, n’est pas loin de la science, mais l’individu est rattrapé par les faits en 2011, et doit rétracter 55 de ses 130 articles. Le quatrième cas provient d’une discipline qu’on pourrait croire davantage à l’abri, la physique. Jan Hendrik Schön, spécialiste de la matière condensée, prétend en effet que le silicium des semi-conducteurs pourrait être remplacé par des matériaux cristallins organiques. Les applications industrielles sont potentiellement vertigineuses, et ses « innombrables articles (jusqu’à sept par mois !) » (p.17) paraissent tant dans Nature que dans Science. Le chercheur finit cependant par être démasqué, est déchu de son doctorat, et 17 de ses articles sont rétractés : « il recourait à des fonctions mathématiques générant des résultats plausibles pour des expériences qu’il ne menait jamais » (ibid.). Le cinquième cas concerne les travaux d’Igor et Grichka Bogdanoff. Chevassus-au-Louis soutient qu’il s’agit d’inepties témoignant d’une faille dans le processus de relecture par les pairs. Mais il ne s’attarde pas sur les minutes de l’affaire, qui selon moi sont scandaleuses à bien des niveaux (surtout en termes d’opacité des processus d’évaluation). L’auteur semble regretter que les articles des deux jumeaux fassent encore « partie de la littérature scientifique », et qu’il serait vain de les réfuter (« perdr[e] son temps [de] réfuter de telles inepties », p.20). Belle illustration de l’esprit scientifique, qui me force à émettre la plus vive réserve : les articles n’ont pas été rétractés, ni les doctorats déchus. Serait-ce la crainte du procès que brandit l’auteur ? Il s’agirait alors d’un cas bien particulier, illustrant une autre faille du milieu : l’incapacité à démasquer clairement des imposteurs… Mais jusqu’à preuve du contraire, il faut suspendre son jugement. Et je vois ces deux-là, comme Harpoutian avec plus de sympathie que d’aigreur (voir l’ouvrage L’énigme Bogdanov de Luis Gonzales-Mestres ou celui de Lubos Motl, L’équation Bogdanov, pour un « procès » plus équitable).

Les deux cas suivants concernent des « recordmen internationaux » qui « ont fait entrer l’art de la fraude à l’âge industriel » (p.21) : les protagonistes en sont le japonais Yoshitaka Fujii (183 articles rétractés) et l’allemand Joachim Boldt (88 articles rétractés), tous deux médecins anesthésistes, dont le tort est, encore une fois, l’invention de résultats d’essais cliniques n’ayant jamais eu lieu.

2. Grands fraudeurs, petits menteurs

D’autres cas sont évoqués (Summerlin, Burt, Spector, Darsee). Mais le chapitre se consacre plus particulièrement à la définition de la fraude ou du manquement à l’intégrité scientifique, en évoquant les différents essais de définition qui ont été proposés. La définition européenne spécialement élargit le concept à des pratiques critiquables assez larges :

conflits d’intérêts, choix sélectif et biaisé des données présentées dans les articles, auteurs fantômes ajoutés sur une publication à laquelle ils n’ont pas participé, non-communication des données expérimentales brutes aux collègues en faisant la demande, exploitation du personnel technique dont la contribution n’est parfois pas reconnue dans les publications, harcèlement moral des étudiants ou des subordonnés, ou encore non-respect des réglementations sur l’expérimentation animale ou sur les essais cliniques. (p.30-31)

Avec ce type de définition, il y a de quoi faire en effet, et selon l’auteur, ces manquements sont de plus en plus fréquents. Un milieu particulièrement infecté paraît être celui de… la biologie. Marginale avant les années 80, la rétraction d’articles a depuis explosé, et a été multipliée par 11 entre 2001 et 2010 (p.34 ; chiffre excluant les serial fraudeurs !). Certes vu la gigantesque littérature scientifique, ces rétractations restent minimes en proportion (par ex. 0,05% des articles publiés dans Nature). Mais c’est inquiétant tout de même, d’autant que le milieu médical est particulièrement touché : « les publications dans ce domaine représentent 40% du corpus étudié, mais 52% des rétractations » (ibid.). Dans les eaux troubles de la littérature biomédicale (et sur ce sujet, voir le décapant Even 2010), il n’est pas toujours aisé de distinguer l’erreur scientifique de la fraude parmi les articles rétractés, le motif de rétractation n’étant pas toujours révélé. Une étude portant sur 2047 articles rétractés établit la proportion suivante : 21% erreur de bonne foi, 43% fraude, 14% article « dupliqué », 9% plagiat, et 13% des conflits entre auteurs. (p.37) Pire, il existe une corrélation entre le facteur d’impact d’une revue (entendre par-la, son prestige) et son taux de rétractation pour fraude ou erreur.

Et la France ? Elle n’apparaît même pas dans l’article, signe, peut-être, que sa contribution à la recherche en biomédecine est devenue négligeable à l’échelle internationale. A moins (…) que la culture nationale ne rende les chercheurs français plus réticents à reconnaître leurs torts ? (p.37 ; pour supprimer le « peut-être », cf. là-encore, Even 2010).

C’est ici qu’est citée une étude assez connue, qu’il vaut la peine de détailler. Il s’agit de celle d’un sociolgue des sciences, Daniele Fanelli, qui a synthétisé des enquêtes menées auprès de milliers de chercheurs entre 1986 et 2005.

Ses conclusions ? De l’ordre de 2% des scientifiques admettent avoir une fois dans leur carrière fabriqué ou falsifié des résultats… soit cent fois plus que le taux de rétractation d’articles pour fraude. (…) De fait, 14% des scientifiques déclarent avoir connaissance de collègues fraudeurs… soit sept fois plus que ceux qui reconnaissent avoir un jour fraudé. [Et si l’on s’intéressait moins à la fraude proprement dite qu’à l’accommodation du résultat ou de la méthode], le taux d’admission s’envole à 34%. (p.38)

Autrement dit, là où la mesure bibliométrique fait état d’une proportion de fraude à 0,02%, les enquêtes sociologiques concluent à un taux cent fois plus important : 2%.

3. Raconter, frauder ?

Ce chapitre ressemble un peu au septième chapitre de Broad & Wade 1987, « Le mythe de la logique ». Il s’agirait pour un chercheur de résoudre une énigme en formulant une hypothèse, puis en concevant un test capable d’en mesurer la validité. La présentation « archétypale » répond au schéma suivant : introduction (pourquoi il y a un problème) > matériel et méthode (comment y répondre) > résultats (contenu des expériences) > discussion (interprétation des résultats). La mécanique est belle… trop peut-être.

Ce plan est, peu ou prou, celui des millions d’articles scientifiques publiés chaque année dans le monde. Il a le mérite de la clarté, la solidité de sa logique. Il semble transparent exempt de tout présupposé. Dans le réel, rien ne s’est produit comme le décrit l’article scientifique. (…) D’une certaine manière, un article repose donc sur une mystification. (p.39)

Pour étayer son propos, Chevassus (que l’on m’excuse d’abréger son nom à rallonge) cite quelques auteurs scientifiques illustrant l’artificialité de ce schéma (voire sa dangerosité), et évoque en passant les travaux de Mendel. Ce chercheur ignoré de son temps avait raison. Mais les expériences qu’il a menées ne lui permettait matériellement pas (ou alors, avec 7 chances sur 100 000) d’atteindre le chiffre qu’il avançait. C’est donc un cas probable d’arrangement des résultats, conscient ou non, par lui ou un collaborateur. Cet arrangement procédait d’une intuition, qu’il a eu la chance d’avoir bonne… ce qui n’est pas le cas, moralité, de tous les chercheurs (par ex. Millikan, cf. p.43-44).

D’autres petits bricolages plus ou moins fautifs sont indiqués, notamment la retouche d’image, ou la valorisation de certains résultats. Généralement sans grande incidence, certains cas néanmoins induisent en erreur et conduisent à l’annulation pure et simple d’une étude (cf. p.47).

4. La recherche qui trouve

S’il n’est pas de bon ton de publier un article pour décrire une impasse, il ne l’est pas davantage de formuler une hypothèse de travail qui ne serait pas pleinement confirmée. Mais qu’entend par « pleinement » ? Rien de moins (et c’est déjà pas mal) qu’elle fasse état d’un phénomène non dû au hasard. Soit. Mais où commence le hasard ? Ici entre en jeu une probabilité statistique notée ρ, et fixée arbitrairement à ρ < 0,05, c’est-à-dire 1 chance sur 20. On ne discutera pas de la nécessité conventionnelle d’un seuil (ce qui signifie pourtant que des études « dans les clous » décrivent des phénomènes inexistants). Ce qui est plus intriguant, c’est la manière subtile par laquelle ce type de seuil peut être vicieusement contourné.

Deux psychologues nord-américains ont eu l’astucieuse idée d’étudier les valeurs de ρ rapportées dans les expériences décrites dans quelque 3557 publications parues en 2008 dans trois revues respectées de psychologie expérimentale. Ils ont observé que les valeurs de ρ comprises entre 0,045 et 0,050 soit juste sous le seuil retenu pour faire d’une expérience une observation digne d’être publiée, sont surreprésentées. Avec un pic particulièrement net entre 0,04875 et 0,05000, qui incite fortement à penser que les données ont été arrangées pour passer juste sous le seuil fatidique, à la manière de ces candidats au baccalauréat repêchés par un jury charitable qui obtiennent si souvent la note moyenne de 10,01. (p.52)

L’informatique moderne permet de trafiquer cette valeur, au besoin, de manière très aisée, ce qui explique peut-être pourquoi on observe un taux d’étude statistiquement significative de plus en plus important, qui fait dire à Chevassus (cf. graphique p.55) : « Les chercheurs de 2005 semblent étonnamment plus performants que leurs aînés ». Le taux de confirmation d’une hypothèse de départ est lui aussi en croissance constante, voire douteuse (cf. p.56-57).

Les chercheurs modernes seraient-ils meilleurs que ceux des générations précédentes ? Il faut plutôt souligner plusieurs faits : les recherches sont de nos jours de bien plus grande ampleur qu’auparavant, ce qui peut consolider la pertinence statistique des résultats ; on ne publie de surcroît que ce qui marche, et l’on se garde bien d’indiquer aux concurrents les impasses. En fait il n’y a que les « belles histoires », les hypothèses élégantes qui ont le bon goût d’être confirmées, qui sont publiées. Les résultats dits négatifs deviennent alors invisibles, les revues s’étant risqué à la manœuvre n’ayant pas connu l’intérêt escompté. Plus subtile, ou tortueux, l’hypothèse peut être formulée après connaissance des résultats : dans ce cas il s’agit de la réécriture d’une démarche – ce que les anglo-saxons appellent joliment le HARKing (Hypothesing After the Results Are Known, cf. p.58).

5. Cuisine industrielle

Par nature, l’expérimentation scientifique se doit d’être reproductible. Mais comme on l’a vu, il n’y a pas toujours intérêt à le faire, et même ce peut être carrément impossible (ex. s’il faut mobiliser un accélérateur de particules qui n’existe qu’en un seul exemplaire). Ceci étant dit, Chevassus alerte sur une véritable crise de reproductibilité, spécialement dans le milieu biomédical.

En 2011 par exemple, des chercheurs de la firme pharmaceutique Bayer ont examiné 67 projets de recherche internes, fondés sur des articles de la littérature scientifique. Leurs investigations leur ont permis de constater que seulement 21% des articles à l’origine des projets contenaient des données entièrement reproductibles, 7% reproductibles « dans les grandes lignes », et 4% partiellement. Autrement dit, « les deux tiers des études étaient impossibles à reproduire » (p.63). Autre étude, autre firme, avec un résultat de 11% d’études reproductibles.

Une variété de raisons expliquant cette crise sont avancées. Dans la recherche biomédicale, tout y passe : l’areproductibilité peut s’expliquer par des conditions de pics d’ozone, de saison, de gants manipulateurs… Quand une renommée prestigieuse est attachée à une expérience non reproductible, les choses se gâtent, ce qui est qui arrivé dans un laboratoire de neurosciences marseillais, où deux camps s’opposaient.

S’ensuit une détérioration de l’ambiance au sein de l’institut, chaque camp étant enclin à accuser l’autre de fraudes ou de tricheries. Faute de s’en remettre au verdict de l’expérience, qui ne peut être rendu, on s’en remet aux réputations des uns et des autres : si tel chercheur a été formé par tel maître réputé pour sa rigueur, il n’a pu manquer à l’intégrité scientifique. L’argument est utilisé dans le deux camps [où des intérêts commerciaux importants sont par ailleurs en jeu ; p.65]

Au-delà de la difficulté technique à reproduire des expériences, une pratique courante consiste à taire les menus détails pouvant aider la concurrence.

L’industrie, qui répond à des logiques bien différentes, exige évidemment une reproductibilité parfaitement fiable, avant d’engager des sommes colossales dans la production d’un médicament par exemple. Mais elle peut aussi se jouer finement du système, notamment quand des études alertent sur la dangerosité potentielle d’une technologie rentable (ex. OGM) ; dans ce cas il ne sera pas rare de voir une étude scientifique, financée par l’industrie, se désoler de son incapacité à reproduire une expérience… dérangeante (cf. p.69-70).

6. Concurrence libre et très faussée

Comment expliquer la dégradation des pratiques ? Une hypothèse optimiste (Fanelli 2013) avance que la vigilance à l’égard des manquements est de plus en plus grande. Ce à quoi Chevassus ne peut souscrire :

Rien n’incite à penser que les relecteurs des revues soient devenus de plus en plus critiques. Sinon, comment expliquer que les revues qui ont les taux de rejet des manuscrits soumis les plus élevés, ce qui laisse à penser qu’elles sont les plus exigeantes, soient aussi celles qui ont les taux de rétractations d’articles pour fraude les plus élevés ? (p.74)

Il faut chercher ailleurs l’origine des « malversations » : sans doute plutôt du côté de la « compétition internationale » et de « l’évaluation des chercheurs selon le seul critère du prestige de leurs publications » (p.75).

The winners takes all, le vainqueur prend tout. Il faut donc arriver le premier, l’enjeu n’étant rien moins que la gloire présente, et le passage à la postérité. C’est d’autant plus difficile qu’on ne dialogue plus dans un sérail de quelques pays : Brésil, Afrique du Sud, Inde, et Chine bien sûr, entrent dans la danse et produisent des chercheurs en nombre. Pour se faire une idée, Chevassus indique que « les articles d’auteurs chinois (dans les revues indexées par Web of Science) étaient au nombre de 41 417 en 2002 et de 193 733 en 2013 » (p.76). La Chine est ainsi passée de la cinquième puissance scientifique (nombre d’articles publiés), à la seconde, après les Etats-Unis. Elle pourrait passer à la première place d’ici à 2022. Pour l’instant cette progression est plus quantitative que qualitative (ce que l’on mesure au taux de citation). La donne pourrait cependant changer. Dans ce contexte, on le comprend, la pression est forte, la concurrence est rude.

Le nombre de publications, et parfois le facteur d’impact, détermine directement la niveau de rémunérations ou le recrutement dans des institutions prestigieuses. Voilà encore « un puissant facteur fraudogène » (p.79). Pour ne rien arranger, les plus grands financeurs (comme le NIH aux Etats-Unis) rejettent de plus en plus de demandes de subventions, dotant toujours plus… les chercheurs les plus dotés (le fameux « effet Matthieu »).

La France ne fait pas exception. (…) Pour lancer une expérience, tester une hypothèse, voire, de plus en plus souvent, recruter le personnel nécessaire, un chercheur français doit aujourd’hui passer sous les fourches caudines de l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui lui accordera, ou non, un financement. Avec un taux de succès, là encore, qui ne cesse de décroître : 26% à la création de l’ANR en 2005, 9% en 2014. (p.80 ; nous y reviendrons avec Ségalat 2009)

Pour être financé au fond, il faut publier. Plus la liste des publications d’un chercheur s’allonge, plus ses chances d’obtenir un financement augmentent. C’est cette « hyperproductivité » malsaine qui explique pourquoi les chercheurs d’aujourd’hui, sur le papier, cherchent mieux et trouvent plus que leurs aînés. En la matière – c’est même un sport – certains chercheurs surclassent de loin les autres : parmi les exemples cités, deux plutôt amusants sont fournis : R. Katritzky (qui a cosigné 2215 articles entre 1953 et 2010, soit un tous les dix jours) et D. Raoult (1252 articles entre 1996 et 2011, et 800 de plus depuis).

Comment croire qu’un scientifique puisse participer réellement à des recherches débouchant sur quasiment une publication par semaine ? De deux choses l’une. Soit, mandarinat aidant, il ajoute son nom à tout travail issu du laboratoire qu’il dirige, une pratique hélas banale. Soit ses articles peuvent être légitimement suspectés d’être bâclés. L’un n’exclut du reste pas l’autre. Dans les deux cas, on ne peut que s’inquiéter de cette inflation du nombre de publications par chercheur, dont le cas Didier Raoult, qui reconnaît du reste ne pas relire les manuscrits comportant sa signature avant soumission, n’est que l’exemple le plus énorme. (p.82-83)

7. Comment publier sans chercher

La course à la publication est ainsi encouragée, pour ainsi dire, par un système complaisant et passablement absurde. Chevassus décrit alors quatre manières pour un chercheur d’allonger la liste de ses publications : « plagier, voler, sous-traiter et mécaniser » (p.85).

Pour le plagiat les rouages sont subtils, et il peut même arriver qu’un auteur s’auto-plagie, par exemple en republiant ses résultats légèrement modifiés, ou dans une autre langue, ou en plusieurs morceaux. D’autres se lancent dans des « méta-analyses » (synthèse d’un grand nombre d’études) potentiellement parasitée par de multiples biais méthodologiques, dans lesquelles les résultats d’une étude particulière peuvent potentiellement être comptés plusieurs fois dans les « nouveaux » résultats.

Pour la période comprise entre 1979 et 2012 (secteur biomédical), une étude citée montre que ce sont principalement la Chine, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud qui sont responsables de la moitié des rétractations pour plagiat (cf. graphique p.89), ce qui trahit sans doute la pression exercée sur les chercheurs de ces pays pour exister à tout-prix sur la scène scientifique internationale (et rajoute une pression supplémentaire aux chercheurs des autres pays).

Pour les affaires de vol ou appropriation de paternité, quatre cas féminins sont évoqués (Franklin, Bell, Gautier, Kaplan cf. p.90).

Tout aussi immorale, la pratique de la sous-traitance consiste à monnayer le traitement de résultats – quelle que soit leur qualité – ou pire, d’acheter carrément sa signature dans un article à paraître en bonne et due forme ! Mais quid du processus de relecture ?

Nombre de revues, un rien paresseuses et rechignant à trouver un spécialiste disposé à expertiser le manuscrit soumis, demandent en effet aux auteurs de suggérer quelques noms de relecteurs possibles. Pourquoi ne pas se recommander soi-même, sous un quelconque pseudonyme assorti d’une adresse électronique créée pour la cause ? Plus de 200 articles ont été rétractés depuis 2012, après découverte qu’ils avaient été expertisés par leurs propres auteurs, presque tous chinois ou sud-coréens. (p.94)

Officiellement ce type de corruption a été mis sur la sellette. Qu’il ait pu exister, ou existe encore, a de quoi laisser pantois.

Enfin la mécanisation de la production d’articles élève un peu plus le niveau d’audace : il s’agit de confier la génération d’un texte à un logiciel, qui s’acquittera de la tâche en n’oubliant ni graphique, ni schéma, ni charabia jargonnant visant à endormir le referee. Impubliable ? Même pas. Des articles générés par le logiciel SCIGen ont été acceptés dans des revues à comité de lecture, et dans des conférences (p.95)…

8. Qui paye décide

En matière de financement, il ne faut point se leurrer : la contribution du secteur public est très insuffisante. Le recours au privé est donc impératif, et la situation est telle qu’une pratique admise consiste à surfacturer auprès des industriels pour pouvoir mener des recherches sur des projets plus personnels (p.100).

Le recours au privé est légitime. Mais il a un revers, nommé funding effect. En étudiant les conflits d’intérêts, surtout dans le secteur des médicaments, on s’est ainsi rendu compte qu’un laboratoire non financé par une firme avait tendance à trouver des résultats plutôt négatifs, ceux financés par une firme des résultats plutôt positifs… et ce – là le bas blesse ! – à qualité méthodologique équivalente.

Le prestige d’un article paru dans une revue à comité de lecture n’en continue pas moins d’exercer une fascination que les industriels ont bien cernée. On s’en est rendu compte avec acuité dans le secteur du tabac lorsque le Council for Tabacco Research a rendu publiques ses archives. Les millions de documents montraient une stratégie qui fait passablement froid dans le dos. La firme Philip Moris par exemple a d’abord 1. financé des études contestant le lien entre tabagisme et cancer ; mais quand la thèse s’est vue désavouée de toutes parts, elle a changé son fusil d’épaule et financé 2. des études niant les effets néfastes du tabagisme passif ; en vain, là encore ; elle s’est donc attaché à soutenir financièrement 3. les études visant à démontrer les effets potentiellement bénéfiques de la nicotine… (p.103)

Ce qui s’illustre dans le secteur du tabac fonctionne aussi pour appuyer parfois des thèses complotistes (p.105-106), ou des sujets brûlants d’actualité comme les OGM (p.107-108). Moralité, la science quand elle est financé par des intérêts particuliers peut répondre… à des intérêts particuliers, nonobstant les processus de vérification par les pairs.

9. Plaire au chef

Ce chapitre repend la thématique du chapitre huit de Broad & Wade 1987, « Maîtres et apprentis », en y adjoignant des exemples complémentaires. Les différents profils ou situations fraudogènes sont évoqués.

En passant, Chevassus mentionne (p.113) l’affaire Benvéniste sur la « mémoire de l’eau« . A mon avis, ce chercheur est à la limite de ce dont on peut raisonnablement juger. Il était réputé, et s’est plié aux règles de l’art pour la publication du fameux article qui a mis le feu au poudre. Des atermoiements multiples avaient retardé la publication dans Nature, et des exigences non ordinaires lui avaient été imposées (notamment de tester et re-tester la reproductibilité avant publication – ce qui fut fait auprès de trois laboratoires dans le monde). Le directeur de la publication aurait pu tout bonnement refuser l’article. Mais le processus de référé ne repoussa pas son travail (ironie de l’histoire, parmi bien d’autres dérives, un des referees se muerait en détracteur opiniâtre). Devant la levée de boucliers générale, on s’offusqua bientôt de voir son travail financé par des intérêts privés (et là, mauvais coup pour lui, il s’agissait des laboratoires Boiron, producteurs d’homéopathie). On a dit « à la limite » car c’était de notoriété publique, et de surcroît une pratique courante dans l’institut où il travaillait (INSERM). Encore de nos jours, faudrait-il frapper d’ostracisme tous les chercheurs financés par le privé ? Comme on l’a dit, c’est inconcevable. Le trublion, au verbe haut, s’est finalement fait… excommunier (oui c’est le terme, voir ici) de la communauté scientifique. A mon humble avis d’observateur, je ne pense pas que Benvéniste ait été un imposteur. Mais il s’est fait griller (obstination ou persévérance ?) pour n’avoir pas tenu compte du fait… que cela sentait quand même bien le soufre autour de lui (et son expérience délicate difficile à reproduire, et le changement ou l’évolution paradigmatique potentiellement induits) ! Sur ce cas passionnant, cf. Benvéniste 2005, Schiff 1994, Lance 2005 ; de Pracontal 2005 et 1990.

10. Littérature toxique

Bien entendu la fraude a un coût non négligeable : d’abord parce qu’elle fait suite à des financements publics ou privés qui ne produisent donc pas de connaissances. Ensuite parce qu’il faut aussi pour la débusquer mobiliser des experts, qui peuvent y passer des mois, et si la fraude est avérée, une suspicion plus ou moins légitime peut alors s’abattre sur une revue, une équipe, voire un pan entier de la recherche. Enfin, ce qui n’est pas démasqué peut ralentir le progrès, sous forme d’assise théorique bancale.

Interrogez n’importe quel chercheur et il vous citera dans son domaine de nombreux exemples d’articles que d’aucuns tiennent pour un faux. Au mieux, bâclés, entachés d’erreurs grossières. Au pire, frauduleux. Sans même évoquer les articles, plus nombreux encore, qui ne présentent strictement aucun intérêt scientifique, rédigés pour obtenir une promotion, justifier auprès des bailleurs de fonds une collaboration entre laboratoires, ou tout simplement parce que leurs auteurs manquaient d’inspiration, ne faisant que répéter des choses connues de longue date. (p.118)

Insipides, inutiles ou frauduleux, de nombreux articles polluent donc la littérature. Aujourd’hui la plupart des documents étant disponibles numériquement, on ne peut que regretter le fait que certaines bases de données ne référencent pas toujours les articles rétractés – la rétractation pouvant ne paraître que dans la version papier, des mois ou des années après… (p.119). Par exemple une étude montre que sur les 5500 citations de 180 articles rétractés entre 2000 et 2010 (secteur biomédical toujours), seulement 7% semblaient informés de leur rétractation ! (ibid.) Les autres bâtissaient donc sur du sable…

Chevassus détaille ensuite le « flou sur les rétractations » : non seulement il n’est pas aisé, et long, de procéder à une rétractation, mais dans l’immense majorité des cas la démarche n’aboutit qu’à une « sérieuse suspicion » (p.121), ce qui témoigne, une fois de plus, de la fragilité du sacro-saint concept de reproductibilité, qu’on peut opposer à certains, mais pas à d’autres. Quand l’article est bel et bien rétracté, on ne saura pas toujours pourquoi, les revues n’étant pas friandes sur la publicité des motifs (fraude, plagiat ou erreur), question de prestige oblige.

Il arrive même que (…) certains articles disparaissent du site de la revue (…) sans pour autant avoir fait l’objet d’une rétractation officielle. (p.122)

Opacité quand tu nous tiens…

11. Frauder tue

Mais le plus grave est que la fraude scientifique, du fait qu’elle s’exerce de manière particulièrement marquée dans le domaine biomédical, a des conséquences concrètes sur la santé. Pour le dire crûment, elle peut tuer. Et a parfois tué. (p.125)

Parmi plusieurs exemples atterrants, mentionnons une étude publiée, au Royaume-Uni, autour des dangers du vaccin Rougeole Oreillons Rubéole (ROR), dont les conséquences furent une chute drastique des vaccinés dans ce pays, avec pour corollaire une envolée des cas de rubéoles, et des cas de rougeoles mortelles (p.129). En enquêtant sur le sujet, on découvrit que les patients enrôlés dans l’étude avaient été manœuvrés, massivement, par des groupes de pression antivaccination… Le mal étant fait, la « suspicion envers la vaccination ROR n’est jamais retombée » (p.130).

12. Dans la jungle de l’édition scientifique

Ce chapitre tout particulièrement intéressant s’intéresse à l’économie des revues éditrices. Jusque récemment, leur modèle consistait à financer le système par l’abonnement des bibliothèques ou la contribution des laboratoires. Avec l’apparition de l’accès libre et gratuit, les choses ont changé : une bonne chose pour la diffusion du savoir assurément, un peu moins bonne cependant pour la qualité générale des contenus.

Il a fallu inverser la machine : ce n’est plus au lecteur de payer, mais à l’auteur… Il est ainsi commun de demander à un chercheur désirant publier un article de payer sa place dans les colonnes d’une revue (cela peut coûter 3000$, cf. p.133) Des fonds sont d’ailleurs prévus dans les financements publics à cette fin.

On l’imagine sans difficulté : avec un tel système, les dérives sont nombreuses. D’abord l’affaire est extrêmement rentable, et les revues ont donc tout intérêt à publier un maximum d’articles. Ensuite, le chercheur en mal de publication peut y voir, à bon droit, une aubaine, pour peu que la revue ait un petit vernis de respectabilité. Enfin, plus grave encore, les fonds publics sont doublement siphonnés : d’un côté pour financer le chercheur (sa recherche et l’achat de sa publication), de l’autre pour acheter la revue onéreuse et la mettre à disposition en bibliothèque (pour de rares lecteurs initiés).

Le secteur de l’édition scientifique affiche une santé insolente avec un taux de profit de l’ordre de 30% par an ! Il est vrai que rarissimes sont les industries qui ne payent ni leur matière première (les articles scientifiques) ni une partie de leur main-d’oeuvre (les rédacteurs qui expertisent les manuscrits soumis) p.135-136.

Dans ce contexte on assiste à une l’émergence de nombreuses sociétés d’édition scientifique multipliant à tous crins les revues en libre-accès. Une estimation faite en 2015 a dénombré 11 000 revues prédatrices de ce genre (400 000 articles publiés en 2014).

Un canular monté par un journaliste de Science illustre la gravité de la situation : il rédigea un faux article, sous le pseudonyme Ocorrafoo Cobange, et prétendit travailler au Wassee Institute of Medicine d’Asmara (Érythrée). Le nom ne correspond à aucun chercheur, et l’institut est factice. De surcroît le journaliste parsema son article d’erreurs flagrantes (« détectables par n’importe quel étudiant en biologie » p.139).

Pourtant, 157 des 304 revues en accès libre auxquelles ce pseudo-article a été soumis ont accepté de le publier. Y compris certaines éditées par des éditeurs ayant pignon sur rue, en particulier Reeds-Elsevier. (p.137)


Un autre canular a poussé le concept un peu plus loin…

13. Après le déni

Chevassus fait référence explicite au travail de Broad & Wade 1987 dans ce chapitre, indiquant :

Ce livre était le premier, et à ce jour encore l’un des rares, à s’intéresser à la fraude scientifique. S’y replonger aide à prendre la mesure du chemin parcouru en trois décennies. Pour le résumer, la fraude n’est plus niée comme elle l’était alors, mais la communauté scientifique reste impuissante à trouver les moyens d’en enrayer la progression. Le corps du livre, la description solidement documentée de plusieurs cas de fraude scientifique survenus aux Etats-Unis dans la décennie 1970 (voir chapitre 2), n’a pas pris une ride. (p.143)

C’est avec moins de surprise, explique Chevassus, qu’on découvre les développements de Broad et Wade sur la nature pas toujours rationnelle de l’activité scientifique : entre-temps de nombreuses études sociologiques n’ont fait que la confirmer. Puis Chevassus résume certains points de l’ouvrage et informe des évolutions, notamment la création d’instances indépendantes, au sein des grandes structures, chargées d’évaluer l’intégrité scientifique des chercheurs (ex. l’Office for Reasearch Integrity, ORI, pour le National Institutes of Health américain, NIH). Leur efficacité, ou du moins leur pouvoir de nuisance pour la carrière d’un scientifique, a de quoi dissuader la fraude (cf. p.147), car après « mise à l’index », souvent un chercheur ne peut plus guère publier, et quitte le monde scientifique. Côté européen, on s’est aussi doté de structures idoines, quoiqu’en ordre tellement dispersé qu’il a fallu organiser des conférences de mises au point, dont une, à Singapour, a permis de mettre en place une charte de référence (reproduite par Chevassus en annexe, p.189-191).

Mais si efficace que puisse être leur action, encore faut-il saisir ces instances, et leur bilan semble assez dérisoire au regard du phénomène qu’elles sont sensées endiguer. Il sera bien entendu extrêmement facile à un mandarin d’écarter un fraudeur soupçonné, qu’à un thésard, ou post-doc, de faire état de manquements à l’intégrité si ces manquements visent un chercheur réputé… Les interlocuteurs ne sont pas toujours clairement identifiés, et la pratique est assez risquée (il faudra le prouver, et être capable de se protéger ; p.148-152).

Devant les risques individuels encourus, certains chercheurs tentent de se faire justice eux-mêmes, en se regroupant par exemple en collectif anonyme ; mais la démarche anonyme n’aboutit que rarement auprès des revues. Plus efficace, la création de portails dédiés à la discussion des travaux scientifiques douteux, connaît un franc succès. Par exemple le site PubPeer publie des commentaires critiques qui plus d’une fois ont permis de lancer l’alerte sur des résultats ou des pratiques suspicieuses (p.152-153).

14. Omerta française ?

Il faut une affaire retentissante de fraude en France (p.155-156) pour que certains instituts se dotent d’organes de surveillance (ex. INSERM / Délégation à l’intégrité scientifique ; Pasteur / Comité de veille déontologique ; CNRS / médiateur, comité d’éthique ; INRA / délégué à la déontologie).

Le déni semble donc appartenir au passé, mais les affaires instruites sont marginales en nombre ; intéressant toutefois, certaines structures ont un périmètre assez étendu, spécialement sur le problème des conflits d’intérêts et des cosignatures.

Exception française oblige, certains tabous subsistent et l’on préfère sanctionner durement un contrevenant et/ou étouffer une affaire plutôt que faire de la prévention.

Un rapport commandé par le ministère de la Recherche en 2007, et remis en 2010, semble avoir émis des réserves assez sérieuses sur l’efficacité des méthodes françaises, et suggéré des pistes d’améliorations. Mais le rapport n’a pas été rendu public, et Chevassus n’a pu en obtenir la communication (p.159). Le rapporteur est connu et a indiqué que « rien » n’avait changé « du point de vue de l’action ministérielle » suite aux recommandations dudit rapport. On peut ainsi douter, à bon droit, « des efforts français de lutte contre la fraude » (ibid.)

Chevassus illustre les doutes par le cas de deux académiciens, dont les travaux ont été mis remis en question pour importantes anomalies, voire résultats impossibles. Les instances chargées du contrôle se révèlent alors bien incapables de trancher les affaires, et, de manière très scandaleuse, se réfugient à l’envi derrière des prétextes de confidentialité ou des subtilités juridiques (p.162-166). Il ressort qu’en France on préférera sanctionner lourdement après une procédure opaque plutôt que procéder en toute transparence et sanctionner en proportion (cf. p.166).

15. Délinquance scientifique ?

Une fausse bonne idée consisterait à pénaliser la fraude, en portant systématiquement les affaires en justice. Compte-tenu de la nature des débats scientifiques, l’expérience montre toutefois que cela peut virer au fiasco : dans les cas graves cités par Chevassus, les chercheurs incriminés soit sont acquittés, soit le tribunal se déclare incompétent pour en juger. Dans tous les cas, l’acquittement ou le non-lieu sont difficilement synonymes de réhabilitation réelle.

16. Pour une science lente

On ne saurait aborder le problème de la fraude sous l’angle juridique, en y voyant qu’une délinquance en col blanc.

(…) il est illustoire de croire que des solutions techniques (logiciels de détection de plagiats, de retouches d’images, contrôle statistique accru…) ou institutionnelles (voir chapitres 13 et 14) permettront de réduire l’ampleur de la fraude. Ce sont bel et bien les structures sociales de la science qu’il faut modifier si l’on veut attaquer le problème à sa racine. Ces structures sociales fraudogènes sont de deux types: celles qui sont internes à la communauté scientifique, notamment le fonctionnement du système de publication ; et celles qui sont (en partie) externes, en particulier l’évaluation de l’activité des chercheurs académiques menée par leurs employeurs, universités ou instituts de recherche. (p.177)

Mais comment améliorer les « structures sociales » ? Plusieurs approches sont possibles. La première concerne ce que Chevassus (après Merton) nomme le communalisme, qui consiste au partage des données. Certaines branches de la recherche l’ont fait de longue date ; mais les intérêts financiers colossaux ralentissent le processus. Pour autant, ce partage de données brutes, inhérent du point de vue théorique à une pratique sensée de la science, permettrait à tout chercheur de vérifier la validité d’expériences publiées, ce qui bénéficierait à l’ensemble du secteur.

Les problèmes de propriété intellectuelle (42%), ou la crainte de se faire voler les résultats (26%) sont allégués en premier lieu. Mais parmi les motifs allégués, entre les deux, figure le fait que l’institution scientifique dont dépend un chercheur « ne l’exige pas » (36%). Voilà qui est bien surprenant et devrait changer bien vite ! (cf. p.179) C’est d’autant plus impératif que des fonds publics étant engagés, les résultats devraient être publics.

L’article, cette belle histoire (…) n’a plus d’avenir s’il n’est pas appuyé sur une mise en ligne des données ayant servi à l’obtenir. (p.180)

Une autre approche consiste à réformer profondément l’évaluation des chercheurs, spécialement en écartant un système défectueux, la « facteur d’impact » (i.e. « la moyenne sur les deux dernières années du nombre de citations des articles parus dans une revue » p.182). Chevassus cite cinq raisons pour lesquelles ce facteur n’est pas un bon indicateur (p.183). Les « mesures » concernant le prestige d’une revue ou d’une institut de recherche souffrent, elles aussi, de biais passablement absurdes (p.184).

En fait on perçoit avec acuité à quel point sévit une dictature des indicateurs, qui profite surtout à l’industrie de l’édition, extrêmement rentable. Publier moins, mais mieux, permettrait assurément d’endiguer la progression de la fraude ; partager les données brutes, d’améliorer les contenus ; évaluer plus équitablement, de prévenir tentations et dérives.

Impressions

L’ouvrage de Chevassus actualise les données de Broad & Wade et se lit plus facilement ; il témoigne d’une expérience « de l’intérieur », et s’il s’intéresse moins à la structure de la science dans son ensemble, il émet des suggestions fort utiles, notamment pour ce qui touche à la « littérature toxique » et au fléau des « revues prédatrices ». Les sujets abordés sont parfois techniques, mais on consultera avec profit ce volume pour se faire une idée de l’état actuel de la science et de la malscience.

Mai 26 19

La souris truquée (Broad & Wade, 1987)

by areopage

Beaucoup de scientifiques admettent que la science n’est autre qu’un système organisé de croyances. C’est paradoxal quand on sait que la science cherche au contraire à se substituer à la croyance pour établir des faits vérifiables. Sont qualifiés de faits les théories permettant d’expliquer (ou de prévoir) des observations. En matière de théorie scientifique, plusieurs garde-fous permettent de brider l’imagination des chercheurs, et notamment : 1. le contrôle des pairs dans l’attribution des subventions de recherche, 2. le contrôle des pairs avant toute publication (système de referee), et 3. le caractère reproductible des allégations.

Les esprits chagrin remarqueront que ce triple système de contrôle est susceptible de bien des déviances : 1. quand les sujets de recherche sont imposés, la recherche est tout simplement bridée ; si les sujets de recherche sont déterminés par des contingences financières et court-termistes, avec prolifération d’indicateurs et impératifs de « production », nul doute que la qualité de la recherche s’en ressent, avec un cadre pousse-au-crime (maquillage voire invention des résultats attendus) des plus tentants. On imagine les dangers induits par ce genre de déviances (médecine, génétique, pédagogie…), et ce n’est pas tout car 2. le contrôle des pairs à la publication peut être parasité par des conflits d’intérêt de toutes sortes (hyper-concurrence, jalousie, malveillance pure et simple, ou pire, immobilisme face aux idées nouvelles, voire arguments erronés, mais de bonne foi). Enfin, 3. le reproductibilité des expériences scientifiques est gage de leur sérieux ; mais souvent les expérimentations effectuées sont extrêmement techniques, longues et coûteuses, et l’on voit mal des chercheurs, qui ne lisent qu’un pourcentage infinitésimal de la littérature scientifique de leur domaine (tant elle est devenue gargantuesque), tenter de reproduire l’expérience du petit collègue, tout occupés qu’ils sont à leur propre recherche. Ce n’est pas un reproche. Reproduire une expérience n’a que peu d’intérêt (économique, scientifique), sauf dans les cas d’importance cruciale ou si l’on soupçonne une irrégularité. Mais cela n’est vrai qu’à la condition que la production scientifique soit très sérieuse dans son ensemble, et que donc, l’expérience décrite soit vraisemblablement exacte. Ainsi, la pratique consiste moins à reproduire l’expérience qu’à s’assurer de l’autorité dont elle est issue.

C’est ici que l’on touche au fond du problème.

Si l’on extrapole la devise de ce blog (Πάντα δὲ δοκιμάζετε, τὸ καλὸν κατέχετε) à tous les domaines, on se trouve bien tôt dans le plus grand embarras. Il n’est pas possible de « tout examiner » avec discernement, la science est trop vaste, et trop complexe ! Il faut alors accepter de s’en remettre à des spécialistes. Mais comme tout un chacun, ces spécialistes sont faillibles. Alors que faire ? Asséner une opinion, que rien ne fonde ; tenter de percer les arcanes d’un sujet, mieux que d’autres ; hausser les épaules et sombrer dans le cynisme ou l’indifférence ? A vrai dire, les options sont limitées. Je m’intéresse ici, une nouvelle fois (après un compte-rendu du savoureux ouvrage de Harpoutian, qu’on peut critiquer çà et là, mais qui rend compte d’un phénomène bien réel) à la fraude scientifique (et à « l’essoufflement » de la recherche) parce qu’elle est symptomatique de deux vices bien humains, qu’on pourrait résumer en deux mots : μαμωνᾶς (l’argent) et κενοδοξιά (la vaine gloire). Bien comprendre les mécanismes de la fraude permet, je pense, d’aiguiser son esprit critique, ce qui est une nécessité vitale dans notre siècle.

La fraude, nous en sommes convaincus, offre une autre voie pour comprendre la science. La médecine, après tout, a déduit énormément de connaissances utiles sur le fonctionnement normal du corps humain à partir de sa pathologie. En étudiant la science à travers ses aspects pathologiques plutôt qu’en recourant à quelconque critère établi d’avance, il est plus facile d’en percevoir le fonctionnement tel qu’il est, et non tel qu’il devrait être.

Broad & Wade, La souris truquée, Seuil 1987, p.8

Vital ? Que ce soit les médicaments que nous ingurgitons, les aliments que nous mettons dans notre assiette, le secteur où nous habitons, le prédicateur que nous écoutons, il y a dans les gestes du quotidien une multitude de choix ou de non-choix qui ne sont pas si anodins. Certains sont pris délibérément, d’autres par nécessité. En arrière-plan, même si cela est de moins en moins vrai, une petite voix nous dit : les autorités doivent faire le nécessaire… En matière de santé publique, les autorités sanitaires doivent faire le nécessaire : vivre à côté d’un incinérateur, d’un site pétro-chimique ou d’enfouissement, d’un quai maritime bien fréquenté, ingurgiter tel médicament, tel aliment autorisé, ne doit donc pas être si grave…

Vous l’aurez compris : l’autorité est le fond du problème. Cette autorité est-elle fondée par le diplôme, le rang social, les mérites, la contrainte ? Pour examiner l’innocuité d’une autorité, surtout si elle prétend se fonder sur le rationnel, rien ne vaut d’exercer sa rationalité. Je propose donc, dans ce billet, et peut-être quelques autres, de faire un compte-rendu de divers ouvrages consacrés à la fraude scientifique, déviance particulièrement utile pour exercer à distinguer, parmi toutes les formes d’autorité, ce qui est rationnel, et ce qui ne l’est pas.

Il faut assurément commencer les investigations par l’ouvrage Betrayers of the Truth, « traduit » en français par La souris truquée – Enquête sur la fraude scientifique. Cet ouvrage des journalistes W. Broad et N. Wade donne la couleur dès le départ : il s’agit de démasquer les trahisons à la « vérité » dans la chapelle de la science. Certes un peu ancien (1982, traduit en 1987), cet ouvrage est utile tant pour l’égrènement des cas effarants que pour ses précieuses réflexions sur la structure de la science.

En préface, les auteurs partent d’un constat simple : dans les sociétés occidentales, la science est considérée « comme l’arbitre ultime de la vérité » (p.7). Cependant le doute s’immisce quand surgissent de grands scandales dans lesquels des données ont manifestement été truquées. Affaire d’un individu isolé à l' »esprit dérangé », ou symptôme d’un mal plus profond ? La science n’a-t-elle pas une défense immunitaire ad hoc pour les déviants, à savoir son système d’auto-contrôle si prisé et si promu, qui chacun le sait, est très efficace (diplôme/subventions/referee) ? Les deux auteurs font état d’une certaine déconvenue, qui les mènent à douter de l' »idéologie classique ».

La science ne devrait alors pas être considérée comme la gardienne de la rationalité devant la société, mais simplement comme une forme majeure de son expression culturelle. (p.9)

C’est en somme la conclusion à laquelle l’enquête mène, et qui constitue une charge assez rude.

  1. Un idéal défiguré

On pourrait croire que la communauté scientifique est particulièrement prédisposée à détecter en son sein la déviance, tant le doute, le contrôle, la rigueur méthodologique, sont érigés en principes salutaires. Cependant ces principes fondent un dogme, et une fois établi, ce dogme se fossilise et est peu enclin à se remettre en question. Dans ce premier chapitre, Broad et Wade montrent à quel point l’idée même que la fraude puisse exister a longtemps été marginalisée. Trop rare, et confrontée à un mécanisme de contrôle trop efficace, la fraude ne pouvait être qu’un « faux problème » (p.11). Un cas précis est rappelé, où l’on voit un représentant de la communauté scientifique, agacé et passablement agressif, assurer au Congrès américain que le sujet est rare, très exagéré, et de suggérer que de s’en inquiéter serait même déplacé. Circulez. En filigrane, les auditions de la commission du Congrès seraient… « présomptueuses » (cf. p.12). Mais le Congrès a compris qu’un peu de levain ferait fermenter toute la masse… S’il s’avérait que la fraude soit réelle, c’est la crédibilité même de tout un système qui pourrait être mise à mal. Une illustration notoire ne tarde pas à confirmer les craintes : le scientifique John Long (chercheur en médecine à Harvard) admet avoir purement et simplement inventé les résultats de l’une de ses expériences (cf. p.13 et p.261).

En moins d’une heure, la sous-commission sombra des hauteurs olympiennes du faux problème dans les abîmes du parjure potentiel (cf. p.13).

D’autres cas de fraudes graves sont révélés, au « cœur même de l’establishment biomédical américain : la Harvard Medical School » : un jeune chercheur, J. R. Darsee, reconnaît avoir truqué une expérience ; deux autres expériences seront jugées très suspectes (cf. p.14 sq et p.259). Son mentor et chef Eugene Braunwald (un cardiologue réputé) n’a rien vu, et a cosigné bon nombre d’articles avec le faussaire. Cette pratique de la cosignature est une déviance (admise) telle qu’elle mérite un traitement à part entière, sur laquelle je reviendrai. En tout état de cause, les collègues de Darsee, surpris de voir ce chercheur produire un nombre fulgurant de publications en si peu de temps (une centaine d’articles en deux ans), le surveillent et découvrent la supercherie. Sidérés par cette pratique qui n’est pas sensée exister, les responsables démettent le faussaire de ses fonctions à Harvard, mais l’autorisent à poursuivre ses recherches en laboratoire. L’affaire est dissimulée, et l’on ne prend même pas la peine d’informer les scientifiques susceptibles de s’appuyer sur ses travaux (p.14-15)… Mais quelques mois plus tard, bis repetita. Les résultats de Darsee posent à nouveau problème. En l’occurrence, l’intéressé menait plusieurs projets en parallèle dans le secteur de la santé, dont l’un à plus de 700 000 dollars (cf. p.15), et une expérience paraissait « avoir été manipulée ». C’était loin d’être anodin. Après environ deux ans, l’institution réagit et 82 articles sont rétractés (non documenté dans l’ouvrage de Broad et Wade paru peu avant le dénouement, cf.
https://en.wikipedia.org/wiki/John_Darsee). Le mentor est réprimandé pour avoir créé un contexte délétère de « production » sans supervision réelle.

Ce cas permet aux auteurs des réflexions d’ensemble que nous avons évoquées. Comment expliquer l’inertie (relative) des institutions en pareils cas ? Comment comprendre le dogmatisme de certains scientifiques, qui « éprouvent une telle confiance qu’ils choisissent parfois de s’y rallier en dépit des évidences contraires les plus fortes » ? (tel Philip Handler devant le Congrès américain, cf.p.16). Pour le comprendre les journalistes avancent trois points qui caractérisent l’idéologie scientifique contemporaine (p.18) : 1. La structure cognitive de la science (l’accumulation de faits identiques permet d’élaborer des théories capables d’en rendre compte régulièrement), 2. La vérifiabilité des énoncés scientifiques (le système de referee permet de juger d’un travail au regard particulièrement de sa nouveauté, de sa rigueur méthodologique, et de l’honnêteté de sa bibliographie; gare donc aux oublis !), 3. Le contrôle des pairs (l’attribution du financement exerce un contrôle irrépressible).

Comme on s’en doute, cette « idéologie » ne « représente qu’imparfaitement les mécanismes de la science » (ibid). En effet on se concentre sur le processus en oubliant le facteur humain, non moins essentiel : ambitions, passions, égarements, moments de grâce, concurrence féroce, caractérisent bel et bien la recherche moderne. Et de cela, motus.

Quand ils endossent leurs blouses blanches à l’entrée de leurs laboratoires, ils ne se défont pas pour autant des passions, des ambitions et des défauts qui habitent les hommes engagés dans d’autres professions. La science moderne est une carrière, dont les étapes sont constituées par les articles publiés dans la littérature scientifique. Pour réussir, un chercheur doit publier le maximum d’articles, obtenir des subventions gouvernementales, développer un laboratoire (…). Non seulement la science contemporaine est soumise à des pressions de type carriériste, mais qui plus est, le système récompense aussi bien l’apparence du succès qu’une réalisation originale. Les universités peuvent attribuer des postes au seul vu de la quantité d’articles publiés par un chercheur, indépendamment de leur qualité. Un directeur de laboratoire, pour lequel travaillent des jeunes scientifiques talentueux, se verra récompensé pour leurs travaux comme s’ils étaient les siens propres. Sans être très répandus, ces détournements de paternité sont suffisamment fréquents pour favoriser une indéniable forme de cynisme. » (p.19)

Depuis 1982 (date de la parution anglaise) de Betrayers of Truth, la situation a évolué positivement dans certains cas, et s’est aggravée dans d’autres : une longue liste de publications peut désormais susciter la méfiance auprès de certains décideurs ; mais la vaine quête de gloire est plus que jamais d’actualité, tout comme les abus de paternité ; pire, la recherche scientifique est devenue une industrie de production de savoir, comme n’importe quelle autre industrie (sur ce point et ses implications, je reviendrai à l’occasion d’un compte-rendu de l’ouvrage de Laurent Ségelat, La science à bout de souffle).

2. Les supercheries à travers l’histoire

Dans ce chapitre, les auteurs reviennent sur quelques figures connues de la science, qui ne sont pas toutes au-dessus de tout soupçon : parmi celles-ci, Ptolémée (qui aurait plagié un astronome grec), Galilée (dont on doute qu’il ait réalisé toutes les expériences qu’il décrit), Newton (qui usa d’un facteur correctif pour faire taire ses contradicteurs), Dalton (qui publia des résultats trop élégants pour être vrais), Mendel (résultats « améliorés »), ou encore Millikan (idem), cf. p.23-24.

Ici une précision cruciale s’impose : il ne s’agit pas de ternir l’image de ces scientifiques, ni de remettre en question l’ensemble de leurs résultats. D’éminents scientifiques peuvent, à un moment de leur carrière, avoir été tenté d’améliorer, consciemment ou non, les résultats d’expériences (sans parler des aléas dans la mesure). Un résultat peut avoir été imaginé, théorisé… puis mesuré à l’aune de la théorie. C’est ce que Broad et Wade nomment l’illusion. Un scientifique peut simplement avoir vu ce qu’il voulait voir (cf.p.93 et ch. 6). Ces erreurs, non délibérées, posent cependant « à l’égard des mécanismes de contrôle interne de la science, les mêmes questions que les erreurs commises délibérément » (p.20).

Pour le cas de Galilée par exemple, il faut mettre à son compte, évidemment, la libération de l’emprise d’Aristote et la promotion de l’expérimentation. Mais a-t-il bien réalisé toutes ses expériences ? Celle de la chute des corps (mesurée par une bille de cuivre descendant le long d’une rainure creusée dans une longue planche) interroge…

(…) au cours d’ « expériences répétées près de cent fois », Galilée trouva les temps concordant avec sa loi, « sans différences appréciables ». Toutefois, selon l’historien I. Bernard Cohen, la conclusion de Galilée, « montre seulement avec quelle force il s’était forgé une opinion préalable, car les conditions grossières de son expérience ne pouvaient lui fournir une loi exacte. De fait, les écarts étaient si grands que l’un de ses contemporains, le Père Mersenne, ne put reproduire les résultats décrits par Galilée et alla jusqu’à douter qu’il eût jamais réalisé cette expérience ». Selon toute vraisemblance, Galilée s’appuyait bien moins sur son habileté d’expérimentateur que sur ses talents admirables de propagandiste. Galilée aimait effectuer des « expériences par la pensée », dont l’issue était imaginée et non point observée. Dans son Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, où Galilée décrit le mouvement d’une balle lancée du haut du mât d’un navire en mouvement, l’aristotélicien Simplicio lui demande s’il n’a jamais réalisé lui-même cette expérience. Et Galilée de répondre : « Non, je n’y ai d’ailleurs aucune nécessité, puisque sans recourir à l’expérience je puis affirmer qu’il en est ainsi, parce qu’il ne peut en être autrement ».

Le maquillage des données, conscient ou non, est bel et bien une fraude, qui peut d’ailleurs procéder d’une intuition géniale, et exacte… Ce fut donc le cas pour Galilée, Newton ou Mendel (cf. p.27-36) entre autres. Un autre type de fraude consiste en l’appropriation du travail d’un autre, ou plagiat. Ici l’appropriation des travaux de Leibniz par Newton (calcul infinitésimal), ou ceux de Blyth par Darwin (sélection naturelle), est évoquée (p.30-33). Un cas plus récent, et effrayant, concerne le physicien américain R. A. Millikan, prix Nobel 1923, et titulaire de vingt doctorats honoris causa. Ce chercheur est connu pour avoir déterminé la charge de l’électron. Mais ses mesures suscitèrent une controverse avec l’un de ses concurrents, et pour se sortir d’affaire le chercheur occulta une partie de ses résultats, moins favorables, quand son adversaire s’astreignait à rendre compte des résultats bons, mauvais, et quelconques (cf. p35-37, 255)

Broad et Wade soutiennent que ce type de supercherie est plus courante qu’on ne croit, et indiquent :

Sans doute ceux qui améliorèrent leurs données pour les rendre plus convaincante se persuadèrent-ils eux-mêmes de ne mentir qu’en vue de faire triompher la vérité. Mais presque invariablement, les véritables motivations des divers travestissements que l’on rencontre dans l’histoire de la recherche semblent relever moins d’un souci de vérité que l’ambition personnelle et de la poursuite, pour parler comme Darwin, d’une « renommée de pacotille ». (…) « Arranger un peu les données, faire apparaître des résultats un peu plus définitifs, réserver les meilleures données pour les publications : tous ces ajustements, apparemment excusables, peuvent aider à la publication d’un article, à se faire un nom, à se voir sollicité pour entrer au comité de rédaction d’une revue, à obtenir la prochaine subvention du gouvernement, ou à remporter un prix prestigieux. En somme, les pressions de type carriériste sont intenses et permanentes. Nul doute que beaucoup de scientifiques se refusent à les laisser déformer leurs travaux. Mais ceux qui acceptent en retirent les bénéfices considérables qu’apporte le succès, même frauduleusement obtenu, alors que le risque de se faire prendre reste négligeable (p.38-39)

3. L’ascension des carriéristes

Ce chapitre est une illustration effrayante des allégations de carriérisme, dans un contexte de contrôle assez lâche. Le principal protagoniste de la fraude est un diplômé de médecine et de chirurgie nommé Elias A.K. Alsabti, auquel rien ne manquait, hormis la célébrité (p.40-41). Mensonges, intrigues, et supercheries plus ou moins rocambolesques, lui permirent de fréquenter divers instituts de recherche (notamment en oncologie), à être admis dans des sociétés savantes, et à publier une soixante d’articles aux données plagiées. L’histoire devient navrante lorsqu’un des chercheurs lésés, Wheelock, demande justice : il exige d’Alsabti qu’il « publie une lettre reconnaissant l’origine de ses sources » (p.46). Mais l’intéressé ne s’exécute pas et la réaction du milieu scientifique s’avère atterrante.

Les événements des mois suivants sont révélateurs des hésitations de nombreux scientifiques à critiquer le comportement ou les motivations d’un collègue douteux. (…) Ce qui fut remarquable dans l’affaire Alsabti, c’est l’extraordinaire réticence des principaux gardiens de la science, les éditeurs de revues, à se conformer aux obligations précises auxquelles ils sont tenus. Wheelock écrivit à quatre revues prestigieuses, exposant le plagiat dont il avait été victime et prévenant les chercheurs que la même chose pouvait leur arriver. Ces lettres furent envoyées à Nature, Science, The Lancet et au Journal of the American Medical Association. Toutes ces revues envisagèrent de publier sa lettre, certaines après discussions au plus haut niveau, mais finalement presque toutes décidèrent qu’il s’agissait d’une affaire personnelle entre Wheelock et Alsabti. La seule exception fut The Lancet (…). (p.46-47).

Ce cas illustre une inertie coupable et montre que pendant des années ce faussaire a pu prospérer, et « poursuivre son ascension vers les hautes sphères de l’establishment universitaire », sans être beaucoup inquiété. En somme, Alsabti piochait dans d’obscures revues que personne ne lisait (à titre indicatif, au moins 8000 revues différentes dans le secteur médical, dans les années 80, p.57), et en plagiait le contenu, puis le republiait dans des revues plus connues, n’hésitant pas à s’adjoindre des coauteurs imaginaires, le tout, au départ, sans avoir validé le moindre diplôme (p.51).

A titre de moralité, les auteurs évoquent la prolifération du nombre de revues, et de chercheurs, propre à notre époque, en signalant qu’en réalité, très peu de chercheurs contribuent réellement au progrès de la science ; les autres, devant l’obligation de publier ou périr (le fameux publish or perish) produisent des articles tout à fait insignifiants, ou, quand ce n’est pas le cas, scindent les résultats en plusieurs études (concept de PPQP, plus petite quantité publiable, toujours d’actualité).

Une leçon que l’on peut tirer de l’affaire Alsabti est qu’un tel océan de publications inutiles et non vérifiées encourage l’apparitions et la dissimulation de fraudes. (p.60)

4. Les limites de la reproductibilité

En préambule les auteurs rappellent ce qui ferait de la science, pour ses représentants, la plus critique des professions : le triple auto-contrôle « intrinsèque » (contrôle des pairs pour les subventions, système de referee, reproductibilité). Bien sûr cela n’a pas fonctionné dans le cas de Alsabti ; d’autres cas peuvent être cités, comme celui d’un jeune étudiant de 24 ans, M. Spector, qui avança, avec son professeur E. Racker, une théorie surprenante et potentiellement révolutionnaire sur l’origine du cancer. L’étudiant en thèse paraissait très doué avec les techniques de laboratoire, et son mentor, très éminent (cf. p.71) : il n’en fallut pas plus pour que les travaux fussent célébrés, avant même leur publication. Lorsque ces derniers furent publiés en 1981 dans la prestigieuse revue Science, l’auto-contrôle « intrinsèque » commença à dérayer : plutôt que tenter de reproduire l’expérience, des chercheurs envoyèrent leurs réactifs à Spector, pour manipulation ; on finit par se rendre compte que les expérimentations ne fonctionnaient bien qu’en sa présence, mais l’explication simple et rassurante était la suivante : l’étudiant était doué en expérimentation (p.71-72). Un spécialiste se passionna pour le sujet, fit les expériences, et constata dépité une part très aléatoire dans les résultats (parfois cela fonctionnait, d’autres fois non). Il n’alla cependant pas jusqu’à publier ses propres résultats.

Finalement la supercherie fut mise au jour, et l’on perçut (un peu tard) que Spector n’avait pas les diplômes qu’il prétendaient avoir (ni le MA, ni le BA) et qu’au moins une partie des expériences avaient été truquées.

Assez âgé, brusque, autoritaire, Racker avait été tellement impressionné par son jeune protégé qu’il était en train de s’arranger pour que Spector prenne la tête d’une partie de son laboratoire. Ce qui fut fatal dans leur relation, ce fut sans doute que Spector était psychologiquement incapable d’affronter l’autorité!. ‘Racker arrivait et demandait les données’, commenta plus tard un témoin de cette affaire. ‘Et plutôt que de dire qu’il ne les avait pas, Spector présentait tout ce qui lui semblait faire plaisir à son professeur. (p.75)

Ce n’est pas à dire que la communauté scientifique ait eu « tout faux » dans cette affaire. Quelques signaux d’alertes furent émis çà et là, timides. En fait ceux qui ne parvenaient pas à reproduire les expériences avaient eux-mêmes leurs propres doutes, et cette non-reproductibilité n’était pas, en soi, une preuve de fraude (p.77). On pouvait aussi compter sur la bonne foi de Spector, sans parler du fait qu’inconsciemment ou non, on voulait « vraiment y croire ».

Après ce cas plutôt probant, Broad et Wade en ajoutent un autre encore (F. Lipmann et M. V. Simpson, p.80-82), puis énumèrent trois raisons qui s’opposent, dans les faits, à la reproduction exacte des expériences : 1. la recette incomplète (omissions délibérées ou non, les articles publiés ne révèlent pas vraiment tous les secrets de fabrication), 2. le manque de ressources, 3. le manque de motivation. Il n’est ainsi pas vraiment réaliste de considérer le reproductibilité comme un garde-fou efficace, du moins dans un premier temps ; les travaux d’importance finissent pas passer ce cap lorsqu’ils sont réutilisés plus tard pour être améliorés, ou abandonnés. Dans l’intervalle, une « renommé de pacotille » peut avoir le temps de fleurir…

A ce stade, les deux auteurs montrent à quel point cette limite de reproductibilité révèle un dysfonctionnement plus grave qu’on ne pourrait l’imaginer à la lecture seule de quelques cas, même graves.

Lorsque, en mars 1979, Helena Wachslicht-Rodboard demanda simplement une enquête pour déterminer si deux professeurs de Yale avaient réellement effectué l’expérience qu’ils prétendaient avoir faite, elle fut dédaigneusement rabrouée pendant une année et demie. N’était une soixantaine de mots à peine, dont elle montrait qu’ils avaient été repris de l’un de ses articles par les chercheurs de Yale, elle n’aurait jamais eu de preuve pour défendre son cas. Pourtant (…), une fois l’enquête lancée, tout un château de cartes s’écroula. (p.84)

Comme on le voit, la pureté de la science et ses soi-disant mécanismes de contrôle internes, peuvent être largement parasités par de terribles vanités, de la condescendance, de l’ignorance pure et simple – et il n’est toujours ni facile, ni rapide, d’obtenir justice si l’on est lésé (dans le cas d’un plagiat), ou d’obtenir des données complémentaires, si l’on souhaite reproduire une expérience. A cet égard, une illustration atterrante est fournie par le cas d’un psychologue (L. Wolins) qui écrivit à 37 auteurs d’articles publiés pour leur demander les données originales (avant « mise en forme » et interprétation). Sur les 37, 32 répondirent, et 21 déclarèrent avoir rangé, perdu ou malencontreusement détruit les données… Au final 9 set de données purent être recueillis (2 autres ayant posé des conditions plus drastiques).

Parmi les sept qui arrivèrent à temps pour être analysés, trois contenaient de « grossières erreurs » de statistique. Les conclusions de l’étude Wolins sont à peine croyables. Moins d’un chercheur sur quatre accepta sur demande de fournir ses données sans poser de conditions, et près de la moitié des études analysées contenaient de grossières erreurs au seul niveau statistique. Ce n’est pas là le comportement d’une communauté de savants rationnelle, qui exerce ses propres contrôles et sa propre police. (p.85)

Oui, c’est le moins qu’on puisse dire : ce n’est pas là un comportement digne d’une communauté rationnelle.

5. Le pouvoir de l’élite

Théoriquement, la science moderne est tenue par une « déontologie universaliste ». Il faut entendre par-là que les mérites personnels ne devraient pas être fonction d’attributs tels que la nationalité, le sexe, la classe sociale ou la religion. Cette universalisme est une condition sina qua non de l’exercice crédible de la science. Pour ce qui concerne la triple police interne de la science, hormis la reproductibilité, les deux mécanismes de contrôle des pairs et de referee sont donc impactés, et impliquent absence continue de préjugés et honnêteté sans faille.

Dans les faits bien entendu, les choses peuvent dérayer assez facilement.

Le cas de John Long illustre à quel point le prestige et la position d’un chercheur peuvent revêtir un travail scientifique d’un éclat tel qu’il aveugle les pairs et les referees sur son contenu. (p.99)

Pour le détail de cette supercherie édifiante, cf. p.99-103. Elle montre une variante par rapporte au cas Alsabti : quand ce dernier avait réussi, pendant un temps, à berner son monde avec des articles volés, Long de son côté avait tenu une dizaine d’années sur la seule base de l’élitisme. Ce n’est qu’un défaut d’orgueil, ou en tout cas « un mauvais calcul », qui le mena à baisser la garde, et à être démasqué (p.103-104). Après que l’affaire eut été dévoilée, l’administration dont dépendant Long « fut incapable d’admettre que les mécanismes [de contrôle interne] n’avaient pas fonctionné comme il l’auraient dû. » (p.104)

Un autre cas est cité, celui de Hideyo Noguchi (p.106-107), dont les travaux firent « une superstar du monde scientifique ». On s’aperçut néanmoins après sa mort de nombreux dysfonctionnements :

« Peut-être la principale leçon à tirer d’un examen de la carrière de de Noguchi, (…), est que la position éminente d’un chercheur ne doit pas exclure un examen minutieux de ses articles scientifiques. » (p.107)

Et les auteurs de commenter :

L’élitisme en science possède un fondement légitime, mais ses abus permanents sont une insulte au principe de l’universalisme. On accepte de mauvaises idées parce que leurs auteurs appartiennent à l’élite. Plus grave, de bonnes idées peuvent rester ignorées parce que leurs défenseurs occupent une position peu élevée dans la hiérarchie scientifique. (p.107-108)

Pour mesurer la valeur d’un article en fonction de sa valeur propre, et non celle présumée de son auteur, Broad et Wade suggèrent alors de « compter le nombre de fois qu’il est cité en référence dans d’autres articles de la littérature scientifique » (p.108). Cette suggestion visionnaire prendra forme en 2005 sous le nom d’indice h (indice bien imparfait à l’origine d’autres dérives encore ; pour une critique passionnante et cinglante, cf. Even 2010 : 466-491). Bien sûr les deux auteurs envisagent les déviances possibles, à commencer par le phénomène de cosignature que le sociologue Robert Merton a nommé « l’effet Matthieu », d’après lequel « on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il a » (p.110) : en effet « si un article porte la signature d’un scientifique inconnu et de son professeur lauréat du prix Nobel, tout le monde sera enclin à attribuer la paternité de la découverte au prix Nobel, quelle que soit sa véritable contribution. » (ibid).

Beaucoup plus subtile et déconcertante que l’évaluation d’un article, l’efficacité du contrôle des pairs dans le cas d’attribution d’une subvention a été étudiée notamment par J. et S. Cole. Le résultat conclut à l’honnêteté des scientifiques siégeant un commission… mais aussi à « une part importante de hasard » (p.111).

Jonathan et Stephen Cole calculèrent que le sort d’une demande de suvention particulière dépendait pour moitié de sa valeur, et pour l’autre moitié « apparemment d’une part de hasard que l’on pourrait appeler la ‘chance de tomber sur un bon examinateur’ « . Et plus loin : « Contrairement à une croyance largement répandue, selon laquelle la science se caractérise par une large unanimité sur ce qu’est un bon travail, sur les chercheurs qui font ce bon travial, et sur ce que sont les voies de recherche prometteuses, notre enquête […] montre qu’il existe un désaccord important dans tous les domaines scientifiques à propos de tout ce qui se fait actuellement. » (p.112)

Avec une méthode comparable, le système de referee montre lui aussi à quel point l’acceptation d’un article dépend de sa paternité, différents tests (parfois assez hallucinants) ayant démontré sa validation en cas d’auteur connu, et son rejet en cas d’auteur inconnu (cf. p.113-116)…

Le contrôle des pairs et le système des referees ne sont au mieux que des garde-fous grossiers, et non des systèmes subtils et infaillibles que les scientifiques voient souvent en eux. S’ils séparent le bon grain de l’ivraie mieux que d’une manière aléatoire, ils laissent passer cependant quantité d’ivraie avec le grain. Il est tout à fait improbable qu’un système qui éprouve de sérieuses difficultés à reconnaître immanquablement la qualité d’un travail scientifique puisse réussir à détecter une fraude à coup sûr, et en pratique, les fraudes ne sont presque jamais détectées de cette façon (p.117)

On pourrait aller plus loin, et rappeler ce constat un tantinet cynique d’Alain Fuchs, Président du CNRS :

L’évaluation par les pairs reste comme la démocratie le pire système à l’exclusion de tous les autres. – cité dans Harpoutian 2016 :12

6. Illusion et crédulité

Dans ce chapitre (p.119-139), Broad et Wade examinent les ressorts psychologiques qui interfèrent parfois avec l’observation scientifique : le désir d’obtenir un résultat particulier peut mener à l’illusion. Les auteurs citent quelques cas (Beringer, homme de Piltdown, les fameux rayons N de Blondlot et quelques autres) qui non seulement corroborent l’existence d’illusions en science, mais aussi celle de l’illusion collective : corporatisme, élitisme, compagnonnage (pour ne pas dire copinage congénital), voire fierté nationale, peuvent en quelque sorte balayer tout esprit critique de manière contagieuse.

7. Le mythe de la logique

Les auteurs proposent ensuite une réflexion sur la standardisation extrême de la production scientifique : style, méthode et philosophie en sont édictés avec rigueur. Il n’est pas question dans un article scientifique de déceler ni ton personnel, ni passion, ni impasse – en bref il s’agit de donner l’impression d’objectivité totale (tant dans la manière par laquelle les résultats sont décrits, bien sûr, mais aussi par laquelle ils ont été trouvés), ce qui, pour Broad et Wade, est constitutif d’un mythe.

Si l’on interrogeait la plupart des scientifiques, ils répondraient certainement qu’il n’y a, en science, aucune idéologie, que la science est elle-même le contraire d’une idéologie. Mais en fait, les scientifiques ont des points de vue fermes et définitifs sur leur profession, sur la manière dont elle devrait fonctionner, sur ce qu’est une procédure propre ou impropre en regard de la méthodologie scientifique, points de vue qui équivalent à une idéologie, car ils ne s’appuient pas uniquement sur des faits, mais sont forgés à partir d’idéaux a priori. (p.144)

Cette idéologie est particulièrement attachée à l’exercice de la seule logique :

Le mythe selon lequel la science serait un processus purement logique, constamment souligné dans les livres, les articles, les conférences, exerce une influence tyrannique sur la manière dont les scientifiques appréhendent leur activité. (p.141)

Mais en science il ne semble pas en aller ainsi, ainsi que les historiens des sciences, les logiciens et autres observateurs tendent à le montrer. S’il en était ainsi, la « conception logico-empirique » permettrait à la science de « progress[er] inéluctablement vers la vérité ». (p.146)

Selon Kuhn [La structure des révolutions scientifiques], la science n’est pas cette acquisition continue, cumulative, décrite dans les livres. Elle est plutôt une succession d’intermèdes paisibles ponctués par de violentes révolutions intellectuelles. Durant ces intermèdes, les scientifiques sont guidés par un ensemble de théories, de critères, et de méthodes que Kuhn désigne sous le nom de « paradigmes ». (p.147)

Selon cette théorie, les grandes révolutions scientifiques ne viendraient pas tant compléter ou améliorer les paradigmes courants que les remplacer – ce qui expliquerait sans doute la réticence épidermique aux idées radicalement nouvelles, maintes fois constatée dans bien des domaines (sans compter qu’un scientifique ayant fondé carrière et prestige sur un paradigme désavoué sera bien en peine pour se maintenir aux sommets olympiens de la hiérarchie sociale).

Si la science est un processus rationnel, avec la logique pour seule inspiratrice et la preuve factuelle pour seul guide, les scientifiques devraient alors immédiatement adopter les idées nouvelles et abandonner les anciennes dès que les signes de la supériorité d’une idée deviennent raisonnablement convaincants. En réalité, les scientifiques se cramponnent aux idées anciennes longtemps après qu’elles sont tombées en disgrâce. (…) [Et] l’histoire regorge d’exemple où l’ouverture d’esprit et l’objectivité ont failli à leur mission [ex. cités : Brahé, Copernic, Young, Pasteur, Mendel ; Ohm, Pasteur, Lister, Semmelweis) (p.150 ; 151-154)

On pourrait aisément allonger la liste. Pour d’autres cas de cette espèce, voir par exemple Lemire, Ces savants qui ont eu raison trop tôt (Tallendier, 2015) ou plus copieux Lance, Savants maudits, chercheurs exclus (Trédaniel, 2003 – 2010) : tome I, II, III, IV. Il n’y a d’ailleurs pas que la frilosité à la nouveauté qui pose problème : en dépit de la logique (et en contradiction avec le système de referee bien entendu), le débat est parfois purement et simplement occulté, avec recours le cas échéant à l’intimidation, voire à la coercition – cf. Perrin, Scènes de la vie intellectuelle en France: L’intimidation contre le débat (L’artilleur, 2016).

8. Maîtres et apprentis

Comme on peut s’en douter, la relation maître – apprenti, période nécessaire et enrichissante, pâtit parfois de déshumanisation, engluée dans la course aux résultats et aux mérites.

Il n’est pas rare de voir le nom d’un éminent chercheur en biomédecine apparaître jusque dans cinq cents à six cents articles produits par ses subordonnés. (p.162)

Les auteurs rappellent le cas de Bell, jeune diplômée qui fit la découverte des pulsars. Sa découverte fut accaparée par son mentor Hewish : en effet lorsque le travail fut publié dans Nature, son nom fut mentionné en seconde position, après celui du maître qui avait peu voire pas contribué. Personne ne cilla. Mais lorsque Hewish reçut seul le prix Nobel, les langues finirent par se délier…

Ce qui peut sans doute expliquer ce type de déviance à surtout trait à la professionnalisation du milieu : il n’est plus suffisant, du moins dans les grandes largeurs, d’être un amateur à l’esprit vif. Les techniques sont devenus complexes, et les matériels extrêmement coûteux : il faut donc intégrer des structures existantes, des projets bien précis, et accepter d’être dirigé… voire parasité.

D’un côté il n’est pas exclu qu’un maître puisse être en panne d’inspiration, et soudain soumis à de très fortes pressions de résultats (surtout s’il est directeur de laboratoire), le poussant à s’accaparer les mérites de ses subalternes. Effet pervers induit, de l’autre côté les jeunes chercheurs lésés peuvent être tentés, devant le peu de reconnaissance, de « prendre des raccourcis » avec la méthode ou les données obtenues (cf. p.169-176). Pire, au cas où la fraude est connue, le « mentor » sera aussi prompt à s’absoudre (ou être absout par d’autres pairs) des fautes qu’il a été prompt à s’accaparer les mérites (p.177).

9. A l’abri de la censure

Ici prend place la mésaventure d’une chercheuse plagiée déjà évoquée, Helena Wachslicht-Rodbard. Elle soupçonnait de surcroît que ses deux plagieurs, Soman et Felig, n’aient pas réalisé leurs expériences, ou trafiqué les données. A force de ténacité, elle finit par obtenir la promesse d’une enquête. Mais les choses traînaient et elle comprit à la longue que sa demande, et au fond, la probité des résultats scientifiques des deux chercheurs incriminés, était le cadet des soucis de leur université hôte.

Plus grave, cette chercheuse proposa son travail pour publication dans une revue de médecine prestigieuse. Deux referees furent interrogés : l’un recommanda la publication, l’autre refusa (encore un hasard du « bon examinateur » ?). Un troisième referee fut donc sollicité.

Ce que Rodbard ne savait pas, c’est que la décision négative qui avait entraîné le retard [deux mois et demi] était le fait de ses deux rivaux intimes et discrets de Yale, Soman et Felig. (p.183)

Felig sollicité pour le referee était le superviseur des travaux de Soman. En dépit des règles de la revue, il transmit le travail de Rodbard à son disciple, ce qui fit faire à ce dernier « un progrès considérable ». (p.184) Puis il recommanda de refuser à la publication l’article de la rivale de son disciple !

On a peine à croire, dans ce récit, et en dépit des explications ultérieures fournies par les deux protagonistes, à une objectivité scientifique digne de ce nom. Par un hasard heureux, Rodbard finit par se rendre compte de ce qui se tramait (ce milieu étant finalement bien petit et bien cloisonné), et obtint son enquête, puis justice, non sans peines et péripéties.

Comme dans toute autre profession, la science est fortement imprégnée d’un esprit de clan et de petite chapelle. Cela n’aurait rien de surprenant, n’était le refus des scientifiques à l’admettre. (p.201)

10. Repli forcé

Parfois le danger vient de l’extérieur : des politiques peuvent tenter de fonder une idéologie sur le fait scientifique, quitte à le bousculer un peu. Des cas célèbres comme le lyssenkisme (cf. Harpoutian 2016 : 126-133), le débat Darwin vs Lamarck (cf. par ex. ici), peuvent être cités.

En ce qui concerne les scientifiques soviétiques, aux prises avec le problème du lyssenkisme, cette affaire montra qu’il existe des limites évidentes à la capacité de la méthode scientifique à s’opposer à l’emprise des idéologies non scientifiques. (p.214)

11. L’échec de l’objectivité

Valeur cardinale de la méthode scientifique, l’objectivité n’est pas toujours de mise en sciences, tant de manière individuelle que collective.

Si un scientifique devient la proie d’une doctrine et tente de propage des idées doctrinaires au nom de la science, ses collègues ne se rendront-ils pas immédiatement compte de son erreur et ne prendront-ils pas des mesires pour la corriger ? L’histoire montre qu’au contraire une communauté scientifique est souvent prête à avaler toute idéologie qu’on lui sert sur un plateau, pour autant qu’elle flatte son palais et qu’elle soit assaisonnée à sa juste mesure scientifique. (p.217)

Que l’objectivité soit ternie par de l’illusion ou une fraude délibérée importe peu au fond : elle interroge, là-encore, sur le contrôle interne et le facteur humain.

Mention est faite d’un médecin éminent, Samuel G. Morton, dont les travaux (entre 1830 et 1851) sur le volume des boîtes crâniennes répondaient à une idéologie raciale. « Il jongla avec les nombres pour obtenir les résultats qu’il recherchait » (p.218). Personne ne cilla. Ce n’est que bien plus tard, en 1978, qu’on se rendit compte que ses données étaient en fait totalement fausses, et qu’il n’avait pas tenu compte d’importants facteurs, comme, évidemment, la taille du corps. Morton n’était pourtant pas un excentrique : il avait simplement, consciemment ou non, abordé ses travaux sous des angles restrictifs (certaines populations étaient exclues), ou biaisés (aucune prise en compte du sexe).

Sur cette thématique, on peut consulter avec profit l’ouvrage de S. J. Gould, La mal-mesure de l’homme, où les affaires se répondent sur un point commun : « parer le préjugé des atours de la science » (p.221).

Fait-on mieux aujourd’hui ? Certes, la mesure du volume de la boîte crânienne est tombée en disgrâce, mais ce besoin de mesurer « scientifiquement » l’intelligence est toujours de mise : de nos jours, on parle de mesure du « quotient intellectuel ». Inventés par le français Alfred Binet, les tests d’intelligence ont été systématiquement dévoyés de leur méthode et intention premières. D’abord en affirmant la permanence des caractères mesurés, puis, conséquence logique, en s’en servant pour légitimer la hiérarchisation des classes sociales. Aussi un directeur de recherche, H. H. Goddard, pouvait s’exprimer ainsi :

Nous devons savoir qu’il existe énormément de gens, les ouvriers, qui sont à peine plus que des enfants, auxquels il faut dire ce qu’ils doivent faire, et leur montrer comment le faire. […] Il n’existe que peu de dirigeants ; la masse doit suivre. (p.223)

Propos inouïs non dénués de conséquences terribles, puisque le même recommandait alors l’interdiction de la procréation aux personnes jugées handicapées mentales…

D’autres scientifiques ont suivi, qui ont adapté les tests de diverses manières, et les ont appliqué sur toutes sortes de populations (soldats, immigrés…) avec très souvent un angle d’approche bien dénué d’objectivité, entraînant parfois toute leur nation, voire d’autres, dans des pratiques aberrantes comme celle initiée par le psychologue C. Burt, avec un examen (le 11+) décidant, de manière vexatoire au possible, de la scolarité de jeunes élèves sur la base de travaux truqués (cf. p.230-231). Ce qui est extraordinaire, c’est que même une fois démasquée, la supercherie suscita des « bouffées d’indignation » (p.234), et fut défendue par un très grand expert, qui s’offusqua de la sorte : « Je considère que c’est un crime que de jeter un doute pareil sur la carrière d’un homme. » (ibid.) A la fin, la supercherie fut quand même prouvée – par celui-là même, triste ironie de l’histoire, qui avait prononcé l’éloge funèbre du faussaire, et avait été chargé d’écrire sa biographie.

12. La fraude et la structure de la science

D’un point de vue strictement théorique, l’idéologie scientifique ne peut évidemment pas admettre, ou expliquer, le phénomène de la fraude. La tension entre la recherche sincère de comprendre le monde, et le désir naturel d’être reconnu, est un premier élément important. Les deux peuvent faire bon ménage, jusqu’à un certain point. La fraude est alors un empressement coupable à maquiller ou arranger ce qu’on pense vrai, et occulter ce qu’on pense faux…

Affaire d’un individu isolé, ou d' »usines à recherche » (p.241), la fraude n’est en rien tolérée par la plupart des scientifiques ; pour autant, la tentation existe, et « les mécanismes sociaux de la science sont conçus pour promouvoir le carriérisme » (p.241).

Les usines à recherche hiérarchiquement structurées, dans lesquelles le chef de labo s’approprie automatiquement les mérites des travaux effectués par ses jeunes collègues, sans se soucier de l’importance de sa propre contribution, permettent à un scientifique d’amasser de la gloire aux dépens d’autres chercheurs; Et ceux dont les efforts sont exploités s’accommodent de cette pratique, parce qu’ils la considèrent comme inhérente au système, et qu’ils espèrent en profiter à leur tour. (p.241)

Ce chapitre résume en somme toutes les déviances énumérées : carriérisme, subjectivité, idéologie interne ou externe, tentations institutionnelles, facteurs psychologiques. Les tâches ingrates sont légion, mais les moments de grâce, rares.

La science est pragmatique, mais les scientifiques sont également sensibles, comme tout le monde, à l’art de la persuasion, y compris la flatterie, la rhétorique et la propagande. (p.243)

Les auteurs formulent d’autres pistes d’amélioration (dont certaines sont désormais acquises ; cf. p.249-250). Celle visant à réduire la prolifération des articles scientifiques (et surtout les dérives afférentes) n’est par contre pas d’actualité… pour des raisons évidentes qu’ils donnent eux-mêmes.

Le problème de la publication scientifique trouve son origine dans un système soigneusement protégé des contraintes du marché. Les revues scientifiques qui publient des articles que personne n’a besoin de lire sont doublement subventionnées, et à chaque fois par le contribuable. Leurs éditeurs imposent aux auteurs des taxes à la page pour couvrir les frais d’édition. Les bibliothèques scientifiques qui achètent ces revues sont également subventionnées. (…) Ce mode de financement est à l’origine de la facilité avec laquelle pratiquement tout article scientifique, quelle que soit sa valeur, arrive à être publié. (p.250)

Autre mesure cosmétique un tantinet radicale proposée par les deux journalistes : la réduction du nombre des scientifiques (p.251), et une remise en perspective de la discipline.

Une meilleure compréhension de la nature de la science conduirait le public à considérer la communauté scientifique avec moins de vénération et un zeste de scepticisme en plus. (p.251, je souligne)

En un temps d’opinions épidermiques infondées et de théories du complot tous azimuts, de telles paroles sont difficiles à entendre. Certes. Mais le terreau de ces fléaux est précisément le soupçon consécutif aux déceptions, aux trahisons, aux fraudes. La science doit donc être à l’avant-garde, et contribuer, avec acharnement, à prévenir l’obscurantisme par sa probité et par sa fiabilité – en commençant déjà par admettre qu’elle n’est pas toute-puissante, ni infaillible. Cet « acharnement » ne doit pour autant pas priver l’espace public du débat, comme c’est trop souvent le cas, car toute pensée unique ne fait que durcir les positions, et claniser les idéologies.

Appendice. Fraudes scientifiques reconnues ou suspectées.

Dans cet appendice synthétique (p.253-260), Broad et Wade listent un peu plus d’une trentaine de cas de fraudes reconnues ou suspectées de la Grèce antique à l’époque moderne, en indiquant chaque fois : cas (nom du fraudeur), date (et résumé de l’affaire), et référence (littérature scientifique sur le sujet, le cas échéant). Notes (p.261-272), Bibliographie (p.273-274), et Index (p.275-282), Table des Matières (p.283) viennent compléter l’ouvrage.

Impressions

Vous l’aurez compris à la lecture de ce compte-rendu (sauf si je vous ai perdu(e) en cours de route !), cet ouvrage est particulièrement intéressant, et propice à des réflexions plus générales sur les mécanismes du savoir, du pouvoir, et de l’autorité. Il ne s’agit en aucun cas de jeter la pierre à une discipline incontournable, et aux hommes qui l’animent. Qui serais-je pour le faire, et qui n’a jamais erré ?

Ce que révèle cet ouvrage, c’est plutôt le danger d’une idéologie qui s’estime ultime arbitre de la vérité, mais qui n’est au fond qu’une forme particulièrement élaborée d' »expression culturelle ». Certains de nos paradigmes scientifiques actuels sont susceptibles, comme bon nombre d’anciens, d’être non pas améliorés mais totalement remplacés.

Ce qui est valable en sciences « dures » est évidemment valable en sciences « molles » (pour ne pas déterrer d’anciennes querelles…), ou, bien sûr, dans les « sciences » théologiques. Le doute systématique ne construit rien, et la complexité du monde est telle qu’on ne peut savoir juger de tout à-propos. Il faut donc avoir un rapport à l’autorité, et à l’expertise, qui soit à la fois informé et nuancé.

Ni exécration, ni vénération, ne sont tenables. L’autorité se respecte, mais elle se mérite.

Pour aller plus loin

Je suggère ici quelques pistes de lecture visant à illustrer l’importance de la probité scientifique et les difficultés internes ou externes auxquelles fait face la recherche. Dans les cas où des thématiques précises sont abordées (néo-darwinisme vs créationisme, climato-scepticisme, OGN, pharmacologie, impostures diverses et variées), je m’intéresse moins au fin mot des sujets (comment en juger sans être expert ?), mais plutôt aux méthodes utilisées, aux débats suscités (ou non), et aux implications dans le quotidien :

Chevassus-au-Louis, Malscience – De la fraude dans les labos [ouvrage qui est un peu le tome II de La souris truquée, et qui mérite largement son propre compte-rendu, peut-être un peu plus succinct…] | Ségalat, La science a bout de souffle ? [pamphlet concis mais limpide et droit au but !] | Kuhn, La structure des révolutions scientifiques [un classique sur les bouleversements dans la pensée scientifique, qui écorne ce qu’on pense savoir de la linéarité du progrès, et sa nature] | Staune, La science en otage [ou comment tout le monde, matérialistes comme fondamentalistes, manipule tout le monde !] | Thomas, Le mystère de l’homme de Piltdown [cas d’espèce permettant de comprendre pratiques et mentalités] | Even et Debré, Guide des 4000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux [ou comment l’industrie pharmaceutique dévoie très gravement la recherche scientifique et empoisonne les populations] | Moatti, Alterscience – Postures, dogmes, idéologies [monographie s’intéressant à l’instrumentalisation de la science par des idéologues de tous bords] | Salomon, Les Scientifiques – entre pouvoir et savoir [beau volume traitant du pouvoir parfois démesuré des scientifiques, et des attraits du… « côté obscur »] | Sokal et Bricmont, Impostures intellectuelles [ou la critique acerbe et drolatique des dérives en sciences « molles »]… ainsi que la réponse de la partie adverse : Jurdant, Impostures scientifiques | Even, La Recherche biomédicale en danger [gros volume dense et vif consacré à l’inefficacité de la recherche biomédicale, et à ses dérives internes ou bureaucratiques | Perrin, Scènes de la vie intellectuelle en France : L’intimidation contre le débat [terrible panorama de la pensée unique en France, qui écorne sérieusement les intellectuels ne sachant pas défendre leurs opinions autrement que par des pétitions ou des intrigues] | Simon, La nouvelle dictature médico-scientifique [ou de l’emprise des lobbies et de l’instrumentalisation de la science en matière de santé]

Mar 16 19

Découvrez 50 bibles en français (Bibliorama)

by areopage

Réalisé par A. Nanot, N. Ciarapica, J. Caplot et T. Mathey, le nouveau site Bibliorama est entièrement consacré non seulement aux versions bibliques françaises, mais aussi aux outils qui gravitent autour de l’étude de la Bible : manuels de théologie et d’archéologie, dictionnaires, outils pour l’apprentissage de l’hébreu, ou encore concordances.

BIBLIORAMA, c’est d’abord un regard panoramique sur tout l’univers des bibles en français. Le choix des bibles en français est tellement vaste que l’on si perdrait et nous sommes là pour vous accompagner dans votre choix. (…) Bibliorama, c’est un regard sur l’univers de la bible, depuis sa composition, sa compilation, sa traduction et sa diffusion. BIBLIORAMA, c’est aussi un site d’information et de présentation des diverses traductions de la bible en français, ainsi que des outils qui vous permettront de choisir la bible qui vous correspond.


Il est vrai qu’hormis ma page Versions Bibliques Françaises, conçue il y a des années et jamais vraiment mise à jour, il n’y avait pas grand-chose à se mettre sous la dent en termes de présentation et d’orientation dans la jungle des traductions bibliques disponibles en français.

Bibliorama entreprend ce travail de longue haleine, et le résultat se révèle des plus intéressants. La page à mon sens principale du site est celle intitulée 50 bibles françaises, où l’on trouve un tableau classant la plupart des versions disponibles classées selon leur nature : « Famille Segond », évangélique, protestante, œcuménique ou interconfessionnelle, catholique, juive, libérale, tendancieuse.

Chaque version est ensuite assortie d’une fiche descriptive indiquant date de parution, éditeur, type de traduction (littérale, semi-littérale, équivalence dynamique), facilité de lecture, type de public, confession, textes grec/hébreu traduits, présence des deutérocanoniques, ordre des livres, modernité ou non des unités de poids et mesures. Vient ensuite une présentation plus conséquente, accompagnée de remarques et d’extraits.

Pour la Bible du Centenaire, je signale qu’elle est désormais disponible sur archive.org : voyez ma page dédiée : Bible du Centenaire (AT 1941-1947, NT 1928-1929). Celle de sœur Jeanne d’Arc est par ailleurs disponible ici : Les Évangiles – Les Quatre.

Une telle mine d’informations s’expose fatalement à des erreurs ou imprécisions. Ce qui m’agace le plus, vous l’aurez deviné, c’est la rubrique « versions tendancieuses ». A mon avis le simple fait d’indiquer qu’une version est confessionnelle (catholique, protestante, juive) ou qu’elle s’adresse à un certain type de public (ex. pour un public d’initiés, engagé, et messianique pour la Stern !) prouve que cette version n’est pas authentiquement dépourvue de « tendances ».

Il faut alors se reporter à la définition qui est fournie des traductions tendancieuses :

Ces traductions comprennent les bibles qui ne sont pas conformes à la doctrine protestante, et dont la traduction est souvent malhonnête, ceci afin d’appuyer le plus souvent leur doctrine, comme nier la divinité de Jésus dans la traduction du monde nouveau. Ces bibles sont présentées sur notre site pour l’étude et l’analyse de la traduction.

Ôtez cette bible qui me brûle les mains… elles ne sont mentionnées qu’à titre de curiosité…. et la TMN est particulièrement prise pour cible. Il est vrai que la TMN présente, comme toutes les autres traductions, des passages qu’on peut qualifier de « tendancieux« . C’est que les traducteurs ont fait des choix, et que leur grille de lecture n’est pas trinitaire. Mais de là à dire que la TMN nie la divinité de Jésus quand le verset de Jn 1.1c qui est cité se lit « et la Parole était un dieu« , il y a une contradiction qu’il faudrait éclaircir. Nie-t-on la divinité de quelqu’un quand on dit de quelqu’un qu’il est « un dieu » ? Ou est-ce la déité (au sens trinitaire) qui est niée ?

Inutile de refaire le procès de ce verset controversé, l’exercice semble vain et les positions, inébranlables ; en tout cas la grammaire grecque, souvent appelée au secours, n’y est pas suffisante, et elle n’est pas du côté que l’on croit. Bon nombre de traducteurs (Grzegorz Kaszyński en a recensé plus de 140 !), indépendants ou membres d’une confession traditionnelle, l’ont bien senti (ex. M. Goguel (protestant), « et le Verbe était un être divin » ; A. Loisy (libéral), « et le Logos était dieu », Bentley Hart (orthodoxe), « and the Logos was god »).

J’ajouterai que la remarque sur Exo 34.29 est absurde : émettre des rayons, ou rayonner, cela veut dire la même chose. Le terme rayon signifiant déjà, entre autres, « ligne ou bande lumineuse issue d’une source de lumière« , il n’est pas indispensable de préciser « rayon de lumière« . La curiosité des « cornes de Moïse » n’a ainsi rien à faire dans la rubrique consacrée à la TMN, et nuit, inopportunément (pour ne pas dire malhonnêtement), à sa crédibilité. La Bayard fait-elle d’ailleurs mieux (pour le sens véhiculé, et le naturel) en rendant ainsi : « la peau du visage de Moïse illumine ».

Ironie de l’histoire, l’affirmation « L’hébreu utilise le mot qeren qui signifie corne ou rayon » est inexacte : ce n’est pas le substantif קֶרֶן (qeren) qui est utilisé, mais le verbe קָרַן (qaran), dont le sens est bien émettre des rayons, briller/rayonner (cf. Clines, DCH VII 326, « shine, send out rays » ; BDB 902 « send out rays » ; Sander-Trenel 2000, 656, « la peau de son visage (de Moïse) jetait des rayons »), mais aussi « porter des cornes » (DHAB 1991, 339) cf. Psa 69.31 BHS v.32). Au vrai le sens du verbe dans ce verset (et l’orthographe de l’expression tout entière קָרַן עוֹר פָּנָיו) est incertain (s’agit-il d’une forme קרן I à distinguer d’une hypothétique seconde racine *קרן II ayant le sens « avoir des cornes« , ou n’y-a-il qu’une seule forme dont le sens obvie déconcerte ?) et, de ce fait, très débattu, en raison 1) de son peu d’attestations (cf. Philpot 2013), 2) de la possibilité d’un jeu de mots ou d’une ambiguïté volontaire (אור/עור ainsi que l’expression consacrée, אור פניו, « la lumière de sa face« , ex. Job 29:24, Psa 4:7, Psa 44:4, Psa 90:8) et 3) d’une potentielle tournure métaphorique (cf. Clines, Sasson ; à moins encore qu’au sens bien connu porter des cornes ne s’adjoigne un sens non attesté, mais dérivé du substantif, pour signifier être en gloire, être puissant, être resplendissant, d’où les LXX ; ce sens est connu pour le substantif, קֶרֶן force, puissance, gloire, éclat, quoique de manière toujours métaphorique semble-t-il, cf. Marchand-Ennery 1986:241, CDCH 405). Ce texte ambigu aurait alors suscité une tradition ‘al tiqrê suivie par les targums et sans doute la LXX (Propp), qui influencerait ainsi, à rebours et à tort, la compréhension du verbe dans le texte massorétique (→ Propp 1987, Sasson 1968, BA II 344-345)…

On peut aller plus loin et se demander pourquoi certains faits originaux, ou disons tendancieux, de certaines versions ne sont pas mentionnés, surtout s’ils sont absolument spécifiques et peu orthodoxes. Ainsi la Chouraqui est-elle seulement littérale sans être tendancieuse ? Quel linguiste nierait qu’une traduction étymologisante n’est pas gage d’authenticité, bien au contraire ? On peut savourer la Chouraqui quand on connaît l’hébreu, car c’est drôle et cela fait même réviser… Mais pour le sens, passez votre chemin. La Chouraqui encore fait le pari audacieux de restaurer le nom divin dans le Nouveau Testament (fait souvent reproché à la TMN) : est-ce si anodin qu’il ne faille pas le mentionner ? Ex. Mat 1:20, Mar 1:3, Luk 1:6, Joh 1:23, Act 2:20, Rom 4:8, 1Co 10:9, 2Co 6:17, Heb 8:2, Jam 1:7, 1Pe 1:25, 2Pe 3:8, Jud 1:14, Rev 1:8 (liste non exhaustive, je n’ai cité qu’un exemple par livre ; idem dans la Tresmontant, 78x yhwh ex. Mat 4:7-8).

Autre remarque, la Stern n’est-elle pas une traduction de traduction (de la Complete Jewish Bible), ce qu’il faudrait peut-être davantage souligner (c’est un autre point coutumièrement reproché à la TMN) ? Et ainsi de suite : on pourrait multiplier les remarques à l’infini.

Ces dernières ne devraient cependant pas occulter la qualité, l’ampleur et l’utilité du travail fourni sur le site Bibliorama, tout cela dans une interface web agréable, et des infographies réussies.

Le site évoluera certainement à l’avenir : je suggère donc (c’est sans doute en cours), des outils pour le grec biblique (quelques-uns sont mentionnés ici), mais aussi une rubrique dédiée à l’histoire de la traduction biblique et ses méthodes. Parmi les titres fondamentaux (s’il y en a d’autres, faites-moi signe !) pour l’histoire et les différentes versions :

Plus anecdotique, mais passionnant :

Enfin, pour ceux qui souhaiteraient creuser la méthode :

Liens : Bibliorama | LaRéférenceBiblique | levangile.com

Mar 15 19

L’Évangile selon Matthieu (Cuvillier, 2012)

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   Élian Cuvillier met généreusement en ligne sa contribution à l’ouvrage collectif dirigé par C .Focant et D. Marguerat, Le Nouveau Testament Commenté (Bayard, 2012) : L’Évangile de Matthieu. Les commentaires récents, abordables et suivis du Nouveau Testament étant plutôt rares dans le milieu francophone, on ne peut qu’apprécier le geste.

À noter, l’édition numérique diffère de la version imprimée sur quelques points mineurs (mise en page, numérotation des pages, différence sur le titre « L’Évangile de Matthieu » dans le PDF vs « Évangile selon Matthieu » dans le texte imprimé). De même, on remarque un problème d’affichage dans l’en-tête de page où la péricope indiquée est figée à Matthieu 1,1-5. Au passage, il faut souligner qu’il s’agit d’un commentaire, qui utilise la Traduction Œcuménique de la Bible, qu’il ne faut pas confondre avec la traduction originale de Matthieu, chez Bayard, par M.-A. Lamontagne et André Myre.

   À titre de curiosité, j’ai été bien satisfait de constater que sur Mat 11.12, Cuvillier partage mon analyse (et mêmes certaines de nos expressions sont identiques [mises en gras pour mémoire] !) :

Dans le contexte de l’évangile, le v. 12 peut être compris comme une métaphore du sort réservé à Jean-Baptiste, puis à Jésus : en leur personne, c’est le Royaume de Dieu qui est pris d’assaut et qui subit la violence. Les violents sont ici ceux qui mettent la main sur les envoyés de Dieu pour prendre un bien qui ne leur appartient pas (cf. 21,38). Depuis Jean-Baptiste, le nouvel éon est aux portes (cf. 3,1) et l’opposition est à son paroxysme. Jean-Baptiste est en prison ; il sera bientôt mis à mort, (14,1-12) ; le sort qui attend Jésus est identique. La violence est donc constitutive de la venue prochaine du Royaume des cieux. Celui-ci suscite en effet, chez ses opposants, une violence meurtrière. Nous sommes ici dans la continuité d’une tradition prophétique : le rejet, et parfois le meurtre de l’envoyé de Dieu, provoque colère et jugement sur son peuple (cf. 21,33-46). Les v. 16-19 prolongent le propos : cette « génération » n’est pas à l’unisson des envoyés de Dieu.

Côté Ancien Testament dans cette série, sont parus Genèse, Exode et Job. Enfin et pour mémoire, Christophe Rico (bien connu pour sa méthode d’apprentissage de grec koinè comme une langue vivante, Πόλις) met en ligne de son côté une traduction de l’Évangile de Jean.

Mar 8 19

Languages From the World of the Bible (Gzella, 2011)

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Une fois n’est vraiment pas coutume, l’éditeur De Gruyter propose en libre accès une intéressante monographie éditée par Holger Gzella, Languages from the World of the Bible (De Gruyter, Berlin/Boston, 2011).

L’ouvrage comprend neuf chapitres et quelques annexes, par différents spécialistes. Les parties les plus intéressantes sont signées Alan Millard (The Alphabet), Holger Gzella (Ancient Hebrew), Margaretha Folmer (Old and Imperial Aramaic) et Andreas Willi (Greek).

Disponible en PDF, mais aussi sur Google Livres. A l’achat… ça se passe de commentaire.

L’archive dans laquelle on trouve cet ouvrage, Open Access, propose d’autres ouvrages gratuits d’un certain intérêt :

Pour rappel, d’autres archives libres de ce genre existent, notamment ZORA (et plus particulièrement la collection Orbis Biblicus et Orientalis), dont voici quelques additions récentes très réjouissantes :

Autres ouvrages fort intéressants qu’on trouvera en ligne (gratuits pour une durée limitée sans doute, surtout pour le premier volume, et uniquement dans le logiciel Logos) :

Curieux hasard de calendrier, je viens de terminer la lecture de D. Mangum & J. Westbury, Linguistics & Biblical Exegesis (Lexham Methods Series, 2017)… et je comptais en faire un mini compte-rendu. Il va de « paire » avec trois autres ouvrages: Textual Criticism of the Bible (2018), dont j’ai déjà parlé, Social & Historical Approaches to the Bible (2017), et Literary Approaches to the Bible (2018), sur lesquels je reviendrai peut-être.

Mar 6 19

Intermediate Biblical Greek Reader (Gupta & Sandford, 2018)

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   S’il n’est pas difficile de trouver des méthodes ou des grammaires de grec biblique, surtout en anglais, les modes intermédiaires sont plus rares. Il y a pour cela une bonne raison : après en général deux années d’initiation à la langue du Nouveau Testament, le mieux pour progresser, c’est bien entendu la lecture des textes eux-mêmes. Pour cela, et puisque l’étude du vocabulaire n’est malheureusement pas toujours systématisée (ou rationnelle), le recours à des « readers » peut s’avérer utile, voire nécessaire. Les « readers » sont des manuels accompagnant l’étudiant dans sa lecture, qui fournissent le minimum vital de vocabulaire (et d’analyse morphologique parfois) pour une lecture suivie du texte. Ce minimum est souvent établi sur une base passablement arbitraire, à savoir la fréquence des mots. Ce sont des béquilles, et elles ont le mérite d’exister.

   Parmi les readers les plus connus, mentionnons ceux de la Baylor University Pess : Baylor Handbook on the Greek New Testament et Baylor Handbook on the Hebrew Bible. Et chez Zondervan, dans un format plus accessible : A Reader’s Hebrew and Greek Bible. Les volumes de chez Baylor, dont je possède un certain nombre d’exemplaires autant pour le grec que pour l’hébreu, sont de belle facture, bien documentés, faciles à prendre en main. Ils sont destinés à l’étude exégétique, des textes. Beaucoup d’informations très intéressantes sont ventilées au fil des pages, sur le style, la linguistique, parfois l’histoire (pour la datation), et bien sûr le grammaire. Chaque volume constitue une petite synthèse des tenants et aboutissants d’un livre biblique. C’est réellement commode pour se plonger dans un livre, et réviser des faits linguistiques. Mais toute cette information a un revers : le texte est entrecoupé de longues discussions techniques ; ces ouvrages ne conviennent pas à un ouvrage profane d’édification, mais bel et bien à l’étude linguistique avant tout. Les ouvrages étant de taille modeste, ils sont très maniables et donc faciles à emporter partout. Ce qui nous mène au volume de Zondervan, de taille plus conséquente, et donc bien moins maniable : c’est une bible complète, qui propose au lecteur le texte biblique accompagné du vocabulaire pour les mots figurant 100x au moins pour l’hébreu, 25x ou moins pour l’araméen, et 30x ou moins pour le grec (ces données proviennent de la précédente version en deux volumes que je possède : A Reader’s Hebrew Bible et A Reader’s Greek New Testament ; pour le NT et sur l’acquisition du vocabulaire, j’encourage tous ceux qui étudient le grec biblique à prendre connaissance de l’édifiante préface du Reader/NT, pp.7-9). Contrairement aux volumes de chez Baylor (qui ne sont pas encore tout à fait complets), ce volume présente donc l’avantage d’être complet, et utile, pour peu bien sûr que la langue anglaise vous soit familière, et je dirais même plus, parfaitement acquise. Car si côté NT il n’y a pas tant de termes techniques (ou bien pour le NT, ces termes sont mieux connus, y compris en anglais), on se surprend de voir dans l’AT bon nombre de termes difficiles dont, pour ma part, le sens est obscur en hébreu comme en anglais. C’est alors que surviennent les limites de ce type d’ouvrage : à moins d’être parfaitement bilingue, il est difficile d’apprendre le sens d’un mot dans une autre langue. Non seulement pour en capter le sens véritable, mais aussi pour en apprécier l’usage.

   Gupta & Sandford, Intermediate Biblical Greek Reader (Pennington ePress, George Fox University Libraries, 2018), l’ouvrage présenté en exergue, fait partie intégrante de ce genre : c’est un manuel d’application proposant aux étudiants une lecture suivie et commentée de l’épître aux Galates : notes linguistiques, encadrés sur des mots de vocabulaire ou des concepts, exercices pratiques, parsèment l’ouvrage. C’est très scolaire, et bien moins dense que les Baylor. Mais l’objectif modeste reste engageant. Enfin d’ouvrage introduit en fin de parcours des extraits de la Septante, de l’épître de Jacques, et de Jean Chrysostome, et même un petit chapitre sur la critique textuelle. Fait notable, sa consultation est gratuite au format digital, et pour une somme symbolique en version papier.

Mar 2 19

Grammaire du grec du Nouveau Testament (Robertson, 1911)

by areopage

   Aujourd’hui encore, la grammaire grecque du Nouveau Testament d’A.T. Robertson, A Grammar of the Greek New Testament in light of historical research, parue en 1914, reste abondamment citée et commentée. C’est qu’elle marquait un tournant assez majeur en introduisant dans le genre un peu de linguistique, de philologie, et de méthode comparée (à la suite des travaux de A. Deissmann ou J. H. Moulton notamment). On commençait à s’intéresser de près au papyri, aux inscriptions, au rapport avec les Septante… En version anglaise j’utilise couramment l’édition de 1934, un gros volume de 1454 pages assez intimidant… et je n’ai de cesse d’y faire des trouvailles. Quand il s’agit d’ailleurs d’approfondir un sujet, la case Robertson est systématique, et ce malgré la profusion d’ouvrages plus récents (MHT, Wallace, Blass-Debrunner, Porter, ZerwickCarrez pour n’en citer que quelques-uns ; voir aussi → Grec biblique : quelques outils & Grammaires du Grec Biblique).

   Mais avant de publier son magnus opus, Robertson avait débuté avec une grammaire de plus petite envergure (près de 300 pages tout de même), publiée en 1908, et qui a eu de multiples éditions : A Short Grammar of New Testament Greek. C’est l’édition française de cette « brève grammaire » que je vous propose ici : A.T. Robertson, Grammaire du grec du Nouveau Testament (trad. E. Montet, Lib. Paul Geuthner, Paris, 1911 ; ou en PDF sur ce site).

Le traducteur commente cette ‘concision’ ainsi (p. viii) :

L’auteur a intitulé sa grammaire, en anglais : « A Short Grammar… » (Brève grammaire). Ce titre est trop modeste. Sans doute, la grammaire est abrégée et réduite pour les étudiants auxquels elle est destinée ; mais en fait, elle est très complète sous sa rédaction concise. Ses qualités essentielles sont : la précision, la clarté (malgré quelques obscurités résultant de la concision), et surtout la valeur scientifique. (…) On voit, par ce simple exposé du contenu de la « Short Grammar », que nous avons affaire à un ouvrage de première valeur sur le grec du Nouveau Testament.

J’utilise cet « abrégé » depuis quelques temps déjà, et je ne puis que confirmer le sentiment du traducteur. L’ouvrage est concis, mais complet. Il faut d’ailleurs parfois décrypter le sens de certaines phrases, pour en mesurer toute la valeur et la profondeur ; ou encore, il ne faut pas s’imaginer qu’un exemple soit donné « au petit bonheur » : Robertson maîtrise son sujet, à l’évidence. Par exemple en Eph 5.33 Paul utilise tantôt un verbe à l’impératif pour donner un ordre, tantôt une construction ἵνα + subjonctif. Cette dernière construction, en tant que telle, n’est pas rare (ex. ἵνα + subjonctif présent) et sert souvent à exprimer un but : on parle alors de proposition finale (cf. Létourneau 2010 : 186, Wallace 2015 : 528 sq). On connait encore bien d’autres usages à cette tournure ἵνα + subjonctif, et l’un de ceux-ci, rare et peu connu pour le coup, se rencontre justement en Eph 5.33, il s’agit de sa force impérative (cf. Létouneau 2010 : 188, Wallace 2015 : 534 sq ; voir Robertson 1934 : 942 ; ce même verset est encore étudié en d’autres occasions : 330, 746, 766, 769, 933, 994, 1187 ; d’autres cas se rencontrent en Mat 20.33, Mar 10.51, 1Co 7.29, 2Co 8.7, Gal 2.10, Rev 14.13, cf. Wallace 2015 : 534). Or le Robertson abrégé, sur un point aussi rare et particulier, est sur le coup (p. 177) :

Au lieu de l’impératif nous avons quelques fois ἵνα (Eph. V, 33)

Cette simple mention, en apparence anodine, montre à quel point cette Grammaire du grec du Nouveau Testament mérite d’être étudiée attentivement, avec le texte biblique en regard. Certes elle ne surclasse pas l’incontournable Abel, Grammaire du grec biblique (1927) qui, pour le verset donné en exemple, nous en dit un peu plus (§36g, 59e78o et surtout 80j). Mais le peu qui est dit est précis et opportun.

Robertson formule ainsi son intention en préface  (p.iv) :

Mon travail n’aura pas été vain, si, par cet ouvrage, les étudiants parviennent à une connaissance plus entière et plus profonde des richesse du Christ. Ταῦτα μέλετα, ἐν τούτοις ἴσθι (1Ti 4.15).

C’est le vœu qu’on formule à sa suite.

PS : cette grammaire sera prochainement indexée à Bible Parser Web App, et peut-être aussi celles de Botte et de Mayer, tout comme le sont déjà celles d’Abel (4397 versets indexés) et de Touzard (1162 versets indexés).

Fév 23 19

BP VerseTagger

by areopage

Pour les bloggers et autres webmestres, Bible Parser Web App propose désormais un petit gadget gratuit permettant d’activer les références scripturaires d’une page web, BP RefTagger.

Lorsque vous rédigez votre page, il vous suffit de respecter le format suivant :

Abréviation du chapitre sur trois ou quatre caractères, puis Espace, puis Chapitre puis caractère : ou caractère . puis Verset

et l’outil s’occupe du reste.

Par exemple : Gen 1:26, Phi 2:6, Deut 4:4, 1Co 13:1, et non : Deutéronome 2:1 ni : 1Thess 1:1. Il n’est pas possible non plus (hélas) de reconnaître une série de ce genre : 1Co 13:1, 2.4 (l’outil se contentant de la première partie de la référence). Il faut alors la référence complète : 1Co 13:1, 1Co 2.4.

La magie n’opère pas en édition, mais en visualisation.

Le tagger affiche la version française Louis Segond ainsi que le Nestle 1904 pour le texte grec du NT, ou la BHS pour le texte hébreu de l’AT.

C’est une ébauche… et l’indulgence est de mise.

Pour l’intégrer à votre blog ou à une page web, insérez ce code entre les balises <head></head>, ou en fin de page avant </body> :

<script src=’https://www.bibleparser.net/BP_Scripturize.js’></script>

Je prévois bien entendu de pouvoir personnaliser les versions, et surtout – et c’est là où l’outil deviendra vraiment intéressant – un lien avec les outils Requête et Dictionnaires Linguistiques de la web app.

Pour voir l’outil en action, revisitez ma page ἐν τῇ κυριακῇ ἡμέρᾳ (Révélation 1.10).

Révision 1, v. 0.2 (24/02/19) : 1) lemme, numéro Strong, définition courte et analyse morphologique (pour le grec et l’hébreu) disponibles au simple survol ; 2) une seule ligne de code désormais suffisante.

Fév 3 19

Quelques lectures…

by areopage

   Si le christianisme est en perte de vitesse dans le monde contemporain, on ne saurait blâmer les maisons d’édition, qui redoublent d’efforts et d’originalité pour proposer au public des synthèses de qualité, signées par les plus excellentes, ou à défaut éminentes, plumes. Je livre ici quelques réflexions sur des ouvrages, sortis plus ou moins récemment, touchant au monde de la Bible.

[1]La Bible – Une encyclopédie contemporaine (Bayard, 2018) mérite une mention spéciale. Il s’agit d’une encyclopédie thématique abordant les origines, l’archéologie, les traductions et les découvertes concernant la Bible. Un nombre impressionnant de spécialistes a été mis à contribution, parmi lesquels : Aletti, Baslez, Bordreuil, Boyer, Briend, Briquel Chatonnet, Clivaz, Dorival, Dubois, Finkelstein, Grappe, Gibert, Hamidovic, Gounelle, Langlois, Macchi, Marguerat, Nodet, Paul, Perrot, Römer, Schniedewind, Vouga, Zumstein.

   Vous remarquerez à la lecture de cette énumération que ces plumes interviennent régulièrement dans la revue le Monde de la Bible (dont le rédacteur en chef préface l’ouvrage), et cette encyclopédie est en quelque sorte un compendium (massif) de cette revue ; on y trouvera donc la même approche, la même philosophie, les mêmes hypothèses de travail. Les sujets abordés sont les suivants : I. La Bible face à l’archéologie, II. La Bible est-elle née à Babylone ?, III. La Bible est-elle née en Egypte ?, IV. A l’origine d’Israël, Abraham ou Moïse ?, V. Qui a écrit la Bible hébraïque, VI. La formation de la bible hébraïque, VII. Les manuscrits de la Bible, VIII. La Traduction – les langues de la Bible, IX. La Bible d’Alexandrie ou Septante, X. Les formations du canon de la Bible hébraïque, XI. Ce que Qumrân nous apprend, XII. Les auteurs des évangiles et des épîtres, XIII. La formation du canon du Nouveau Testament, XIV. Les évangiles apocryphes. L’ouvrage est introduit par T. Römer, et conclu par P. Gibert. Un glossaire (pp.524-529), une bibliographie (pp.530-533) et un index complètent l’ouvrage (pp.534-539).

   On peut ne pas épouser toutes les vues exposées dans cette synthèse, mais force est de reconnaître qu’il s’agit d’un tour de force : concentrer dans un même ouvrage autant de questions fondamentales sur l’histoire du texte biblique, son canon, sa traduction, ses manuscrits et ses versions, en y exposant l’état actuel des connaissance (ou du consensus s’il y en a un). J’ai particulièrement apprécié les rubriques sur la Septante, sur la traduction, ou encore sur Flavius Josèphe ; mais pour tout dire tous les sujets sont intéressants, et la matière ne manque pas (528p.). Ce qui ne gâte rien, comme on peut s’en douter, c’est aussi la qualité de l’ouvrage et ses nombreuses et splendides illustrations. Assurément ce genre d’ouvrage est idéal pour enrichir sa connaissance de la Bible et de l’étude de la Bible, mais il sera assez difficile d’en faire un livre de chevet, l’ouvrage étant d’un format assez grand, et plutôt pesant… Quant à son prix, un peu élevé certes, il se justifie au vu de la richesse de son contenu, et la qualité de sa forme. J’ai vu qu’un autre volume Jésus – Une encyclopédie contemporaine l’avait précédé en 2017. Je ne l’ai pas encore eu dans les mains, mais j’imagine qu’il est tout à fait comparable, et je compte bien m’en assurer.

[2]J. Doré et Ch. Pedotti dir., Jésus – L’encyclopédie (Albin Michel, 2017, 848p.) est une initiative comparable concernant ce qu’on sait de Jésus. J’ai longuement hésité à faire l’acquisition de ce volume, en me posant les questions : y aura-t-il du neuf, ou du moins des synthèses de qualité ? pour quel type de public ? tous les sujets se vaudront-ils ?

   L’ouvrage n’est pas aussi spectaculaire que [1] en termes d’illustrations, de mise en page ou de qualité du papier, mais il le compense en étant plus massif, et plus dense au niveau contenu. Là-encore, la brochette de spécialistes est loin d’être anodine (parmi lesquels : Baslez, Burnet, Cline, Devilliers, Dupont-Roc, Focant, Gibert, Hadas-Lebel, Jaffé, Lémonon, Marchadour, Marguerat, Pelletier, Quesnel, Salles,Tassin, Zumstein ; cf. pp.799-806), et cela se ressent dans la tenue des contributions : chaque chapitre permet de tirer la « substantifique moelle » d’un sujet.

   Ce n’est pas aussi passionnant qu’un ouvrage plus généraliste et mieux illustré comme [1], mais pour ceux qui veulent faire le point sur le Jésus historique et théologique (sans se plonger dans Meier par exemple), c’est idéal. La Bible y est abondamment citée, et la bibliographie, conséquente. Moins passionnant, mais quand même. Certains chapitres ou encadrés sont extrêmement alléchants, puisqu’ils posent des questions simples et courantes, en y portant des réponses claires et nuancées ; par exemple : Les Juifs croyaient-ils en la résurrection ? (p.49) / que signifie le nom de Jésus ? (p.133) / La datation de la naissance de Jésus (p.135) / Jésus était-il marié ? (p.155) / Jésus, Jean-Baptiste et Qumrân : y a-t-il un lien ? (p.179) / Pourquoi Jean parle-t-il de signes (p.302) / Jésus a-t-il annoncé la fin du monde ? (p.398) / L’ironie johannique (p.450) / Que dit vraiment Jésus du divorce ? (p.451) / Les Juifs attendaient-ils le Messie ? (p.488) / Comment fonctionnait le Temple de Jérusalem ? (p.569) / Jésus avait-il prévu sa mort ? (p.632) / Quel blasphème ? (p.663) / Jésus est-il le Serviteur souffrant des Écritures ? (p.680) / Jésus est-il mort le 7 avril 30 ? (p.685) / Les usages funéraires des juifs dans la Jérusalem du Ier siècle (p.708) / Que signifie la « parousie » du Fils de l’homme ? (p.752) / Jésus était-il le Verbe de Dieu ? (p.753). J’ai particulièrement apprécié les articles de Dupont-Roc, Hadas-Lebel, Baslez, ou Jaffé, et j’en oublie sûrement.

   Il ne faut sans doute pas rechercher dans ce type d’ouvrages un condensé de savoir (définitif), mais une mine de sujets de réflexion, et un point de départ pour ses propres investigations. L’ouvrage est scindé en trois parties ou « livres » (subdivisés eux-mêmes en trois ou quatre sections) : I. Commencements (pp.31-204), II. La vie publique (pp.205-528), et III. Passion et résurrection (pp.529-766). Une chronologie commode (mais discutable) est proposée en p.771, et suivie notamment d’un glossaire (pp.773-783), d’un bibliographie (intéressante et classé selon les chapitres de l’ouvrage, pp.785-796), et de deux encarts de présentation des auteurs (pp.799-810).

[3]. Théo Truschel, La Bible et l’archéologie (Faton, 2010, 330p.) : assez différent de [1] ou [2], le beau volume de Truschel n’est pas une oeuvre scientifique, mais documentaire, et dans une perspective croyante. C’est donc beaucoup plus édifiant, et le mérite évident de l’ouvrage est d’être très richement illustré (c’est absolument sublime), dense, assez systématique, et facilement lisible. Son grand format et son poids interdiront une lecture « de repos », mais c’est un moindre mal compte tenu de la qualité impressionnante de l’ensemble. Des origines à la période néo-testamentaire, tout est passé au crible : le récit biblique se déroule, et chaque découverte archéologique afférente est présentée et abondamment illustrée. L’ouvrage pourrait faire penser à celui de Villeneuve (présenté ici), mais il le surclasse à tous les niveaux. Bref, si vous souhaitez faire un tour d’horizon sur la Bible et les découvertes archéologiques, c’est un ouvrage incontournable qui a le mérite de pouvoir se lire de bout en bout très facilement. L’ouvrage gagnerait évidemment à avoir de régulières éditions, pour la prise en compte des dernières découvertes. Pour ceux qui souhaiteraient prolonger la lecture, le site de l’auteur est d’excellente facture : https://www.archeobiblion.fr/

[4] A. Negev et S. Gibson, Dictionnaire archéologique de la Bible (Hazan, 2006, 624p.) : pour vous muscler les biceps et les neurones, assurément cet énorme et pesant volume fera parfaitement l’affaire. Il s’agit cette fois-ci réellement d’un dictionnaire ; il n’est donc pas question de lecture de bout en bout. Comme l’indique sa préface, l’ouvrage est dû pour l’essentiel à « d’éminents archéologues israéliens » (cf. pp.5-6), et « présente, dans l’ordre alphabétique, l’ensemble des sites qui sont mentionnés dans la Bible, et qui ont été localisés sur une carte et ont fait l’objet d’une investigation par les archéologues » (p.7).

   La lecture est plus aride que dans les précédents ouvrages, puisqu’il s’agit en quelque sorte de données brutes destinées aux spécialistes. Ce volume intéressera donc surtout les lecteurs de la Bible désireux d’arpenter le texte et son contexte avec précision. La spécificité de ce travail consiste en la concision relative de ses articles (rarement plus d’une page), sa haute tenue scientifique, sa quasi exhaustivité (jusqu’à 2006) son abondante illustration (peu spectaculaire et très pragmatique). Quand c’est nécessaire, les articles sont très utilement découpés par périodes. Certaines rubriques plus généralistes permettent aussi de faire un tour d’horizon d’un sujet, comme (et ce n’est là qu’un mince échantillon) : Agriculture et élevage (pp.22-29) / Apocryphes et pseudépigraphes (p.50) / Armes et art de la guerre (pp.59-63) / Astronomie (p.76) / Bains (pp.81-83) / Calendrier et unités temporelles (pp.115-117) / Commerce (pp.135-136) / Construction (Matériaux et techniques) pp.137-139) / Culte juif (lieux et objets) pp.142-146 / Divination (pp.157-161) / Eau (collecte et adduction) pp.171-175) / Ecriture (pp.176-177) / Esclavage et travail (pp.197-199) / Habitat (pp.235-241) / Inscriptions (pp.268-275) / Monnaies (pp.364-367) / Musique (instruments de) pp.372-374) / Navires et navigation (pp.385-387) / « Voyage et transport » (pp.585-589) etc. Pour une édition simplifiée (sans illustration ou presque, de taille beaucoup plus modeste et plus ancien/moins complet ; cependant bon nombre d’articles sont identiques), le Dictionnaire archéologique de la Bible (Hazan 1970 ; A. Negev dir.) peut aussi rendre de bons services.

[5] W. Corswant, Dictionnaire d’archéologie biblique (Delachaux et Niestlé, 1959, 324p) : belle surprise que ce dictionnaire d’archéologie biblique (revu et illustré par E. Urech, et préfacé par A. Parrot). Plaisantes illustrations, extrême variété des entrées, citations bibliques systématiques, c’est encore un ouvrage qui ne se lit guère de bout en bout, mais qui se parcourt avec passion. L’ouvrage commence par une section listant les principales rubriques par domaines : I. La vie profane, II. La vie religieuse. La première section comprend ce type d’articles : famille / mariage / femme / enfants / esclaves / amis et hôtes / mort et funérailles / habitation / vêtements et soins du corps / alimentation / chasse et pêche / élève du bétail / agriculture / vignes, vergers et jardins / métiers / commerce / divisions du temps / mesures de longueur, de capacité et de poids / monnaies / astronomie, cosmographie etc / médecine ; etc. On le voit, c’est un peu un ouvrage de type « us et coutume » (cf. celui de Yamauchi & Wilson) qui fait d’ailleurs plus penser à un dictionnaire biblique thématique qu’à un dictionnaire d’archéologie à proprement parler. En raison de la richesse de ses sujets, et la qualité de ses informations, l’ouvrage vaut assurément d’être consulté régulièrement.

[6] A. Anderson & W. Widder, Textual criticism of the Bible (Lexham Press, 2018, 264p.) : il n’y a pas suffisamment d’ouvrage sur la critique textuelle de la Bible, à plus forte raison quand il s’agit de traiter l’Ancien Testament comme le Nouveau, pour se permettre de négliger la moindre parution. Celle-ci est intéressante parce qu’elle propose une introduction globale à ce sujet difficile, et que sa documentation est récente. Mais on n’y trouvera pas d’exemples bien nouveaux, ni d’originalité particulière. L’ouvrage en tout cas comprend de nombreux schémas, tableaux récapitulatifs, photographies de manuscrits (en noir et blanc), qui indiquent qu’il a été conçu dans une perspective hautement pédagogique, avec pour support de prédilection, le digital (il se marie dans ce cas fort bien avec le logiciel Logos). La pratique de la critique textuelle est abondamment commentée, documentée et guidée. C’est en somme un ouvrage incontournable, au contenu très riche, même si j’avoue avoir été un peu déçu en première lecture (nihil novi sub sole…).

   L’avantage de cet ouvrage est vraiment d’être complet (manuscrits, versions, recensions, pratique et hypothèses de la critique textuelle, projets en cours : tout est expliqué en détail) et récent (une bibliographie commentée accompagne chaque chapitre). En première lecture, c’est idéal pour se familiariser avec le sujet. En lecture complémentaire, il faut faire preuve de patience, et profiter, pour les points moins clairs, du côté pédagogique, et pour les nouveautés, des références et des schémas. Côté inconvénient, l’ouvrage est imprimé sur du papier recyclé assez jauni, ce qui n’est pas toujours agréable. L’ouvrage est un peu comparable à celui de Wegner (excellent et incontournable ; voir d’autres références ici), et le complète utilement (sans toutefois le surclasser).

[7] S. Wüthrich, Mémoriser le grec du Nouveau Testament (Bibli’O, 2018, 64p) : ce petit opuscule propose de vous faire apprendre 25% du vocabulaire grec du NT, par ordre décroissant de fréquence, avec quelques aides mnémotechniques. En tout le lecteur et apprenant assidu aura mémorisé un quart des vocables du NT, soit 1400 mots (cf. p.3). Pour la forme, l’ouvrage est plaisant : la police grecque utilisée, et la taille choisie, sont agréables ; la concision et la justesse des définitions sont convenables ; deux aides à la mémorisation sont proposées : 1) ponctuellement, des mots de même racine (ex. vocable principal φωνή, -ῆς, ἡ → φωνέω, προσφωνέω), et 2) la mention d’un terme français dérivé du grec (ex. phonétique). Pour le fond, c’est un peu décevant comme tout ce qui existe en termes d’accompagnement à l’acquisition du vocabulaire : 1) les vocables sont listés en fonction de leur fréquence, et les découpages entre différentes étendues de fréquences sont arbitraires, 2) l’objectif reste passablement modeste (1/4 du vocabulaire !), 3) les mots français donnés à titre mnémotechnique ne sont pas expliqués (on rate alors une belle occasion de sortir l’apprenant de sa torpeur passive), 4) les mots ne sont pas illustrés (ni par un verset, ni par un visuel) et se suivent sans se ressembler, 5) il n’y a pas non plus renvois à des synonymes ou antonymes. En bref, le recours à la fréquence exclut le recours aux domaines sémantiques, aux associations de mots, et de ce fait, à la participation active de l’apprenant. C’est dommage. A décharge, ce petit opuscule, s’il est utilisé d’une manière rigoureuse et encadrée, peut rendre quelques bons services au débutant. → Pour une approche plus scientifique de l’apprentissage du vocabulaire de grec ou d’hébreu biblique, voir par exemple la thèse de J. P. Thompson, Learning Biblical Hebrew Vocabulary – Insights from Second Language Vocabulary Acquisition (2011).

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