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Formation and Significance of the Biblical Christian Canon (Bokedal,2015)

by areopage on février 6th, 2017

J’avais acheté cet ouvrage de Tomas Bokedal simplement pour son chapitre 3 sur les nomina sacra, « The nomina sacra : Hightlighting the Sacred Figures of the Text » et sachez que cette partie de l’étude est désormais généreusement mis en ligne par son auteur. Mais au-delà du chapitre, tout l’ouvrage est particulièrement intéressant : Tomas Bokedal, The Formation and Significance of the Christian Biblical Canon – A Study in Text, Ritual and Interpretation (Bloomsbury, 2015).

Bokedal aborde la question du point de vue de la canonisation des Écritures et montre qu’il s’agissait de marquer visuellement une dévotion théologique clairement identifiable : par ces symboles, les chrétiens signifiaient clairement la nature chrétienne d’un document, tant pour le Nouveau Testament que pour l’Ancien.

(…) the system added an unmistakable Christian stamp to the texts containing them, especially as the scribal pattern for using the demarcations became relatively standardized and recognizable throughout the text corpora forming the New Testament. Most significantly, the scribal practice embraced both what came to be labelled the ‘Old’ and ‘New Testament’ writings – and thus textually-editorially placing old (the OT) and the new (the NT) Christian Scripture on a par from early on (p.84, je souligne)

La première section « General usage of nomina sacra in the biblical manuscripts » est l’occasion de rappeler quelques généralités et hypothèses : les quatre premiers termes à avoir été l’objet de cette pratique sont Jésus, Christ, Seigneur et Dieu, et l’usage est manifestement lié à la réflexion théologique des premiers chrétiens, avec un lien évident avec la révérence due au nom divin dans les écritures juives (p.85-86).

(…) finding a Christian identity in Jewish scribal treatment of the divine Name (p.86) (…) The relatively consistent Christian usage of the nomina sacra from the  first to fifteenth centuries meant that the Jewish practice of giving only the Tetragrammaton, YHWH, special graphic treatment in the biblical texts, from early on was modified by the church. (p.86-87)

Bokedal tente de lier cette pratique assez uniforme à une christologie élevée dès les temps primitifs (il cite notamment Bauckham, p.87 n13), mais ce faisant il néglige, sans explication ni arguments à ce stade, une piste non négligeable, que lui fournit pourtant Howard qu’il cite en note 12 p.87. De même, certaines références scripturaires sont prises à témoin avec une exégèse un peu rapide à mon sens : ainsi Philippiens 2.9-11 ou Jean 5.23 sont-ils invoqués pour appuyer l’idée selon laquelle : « God cannot be spoken of or honoured except by means of reference to Jesus » (p.87) et d’embrayer immédiatement sur une idée encore plus forte, mais qui n’est toujours pas liée aux arguments produits : « As Hurtado recently put it: `Early Christians thought God demanded Jesus worship` ».

Dans la section suivante, « Frequency of nomina sacra in the earliest manuscripts » (p.88), Bokedal soutient que la pratique est d’origine chrétienne plutôt que juive (car la thèse de l’origine juive a souvent été défendue) et qu’il ne visait ni un gain de temps, ni un gain d’espace, contrairement à des usages proches de l’époque, juifs ou hellénistiques (p.88). On trouvera certainement un peu cocasse la mention, p.90, « The suprascript line above the contraction had the function of drawing the reader’s attention – a warning that the word could not be pronounced as written (due to the strange letter sequence). » Cela ne vous rappelle-t-il rien ?

Dans la rubrique « Nomina sacra and canonization », Bokedal ressert le cadre chronologique en précisant que les quatre termes initiaux – Jésus, Christ, Seigneur et Dieu – ont du devenir noms sacrés dans un milieu judéo-chrétien pas plus tard qu’à la fin du premier siècle – début du second – avec une cohérence de 90% dans les manuscrits de cette période (p.91-92). Pour Bokedal donc, cet usage a eu cinq effets notoires sur le processus de canonisation des Écritures : 1. identifier graphiquement le tétragramme (en grec les termes Dieu et Seigneur) avec les termes Jésus et Christ, à l’origine d’un « binitarian pattern of deveotion » (p.92), 2. marquer le caractère chrétien des Écritures aux yeux de la synagogue, 3. affirmer l’unicité des Ecritures, 4. faire émerger une sorte de crédo (« embryonic creed of the first Church », p.93),  5. confronter pour ainsi dire les documents chrétiens aux documents juifs (ce dernier point est  moins clair : peut-être Bokedal veut-il dire par-là une définition de l’identité par l’opposition à la synagogue, ainsi que je l’évoque dans mon P52, p.30).

A l’intertitre, « On the origin of the nomina sacra : Three major models », Bokedal aborde ensuite les sempiternelles hypothèses entourant les origines de ce procédé, et s’en tient à celles de Hurtado qu’on pourrait résumer ainsi : une origine chrétienne, avec pour terme initial, Jésus (p.94) – ce qui me paraît pour le moins douteux (pour les raisons invoquées par Howard cité ibidem).

Puis vient le lien avec le nom divin « The Tetragrammaton and the nomina sacra » (pp.97-100). Et l’on colle toujours à Hurtado, puisqu’il s’agit maintenant d’expliquer pourquoi les termes Seigneur et Dieu seraient venus par la suite… Accrochez-vous, car c’est un peu laborieux. Il y a certainement des considérations valables, et intéressantes, mais elles ne me paraissent pas imposer que le terme Jésus ait été le premier de la liste.

Bien au contraire, les événements se comprennent d’autant mieux qu’on postule (pour ainsi dire, mais en réalité les faits parlent d’eux-mêmes) un empreint à la pratique juive d’écrire le tétragramme en paléo-hébreu au sein du texte grec (ou hébreu carré, ou très rarement transcrit plus ou moins heureusement) – tétragramme que l’on ne prononçait pas comme il était écrit… Autrement dit : יהוה était écrit pratiquement tel quel dans les manuscrits grecs de la Septante, mais l’on disait Adonay en hébreu… et Kyrios en grec. Que les Chrétiens, en mettant la main sur la Septante, n’ait point voulu reprendre la pratique d’écrire en hébreu le nom divin, c’est un point dont on peut débattre en l’état actuel de notre documentation. Ce qui est certain, c’est qu’ils ont très rapidement utilisé des nomina sacra, procédé tout aussi curieux et homogène que pouvait l’être l’usage juif entourant le nom divin, un usage curieux mais homogène. C’est ainsi que l’on passe naturellement d’une pratique juive à une pratique chrétienne. Vouloir placer Jésus au centre dès la première heure me paraît prématuré : les judéo-chrétiens ont d’abord distingué Dieu (YHWH, Jéhovah) de Jésus, clairement et nettement. Peut-être en recourant, pour les premiers documents produits, à l’usage en hébreu du nom divin. Mais cet usage juif – cet usage trop juif en une époque d’opposition et d’auto-définition (cf. p.108) – n’avait rien pour plaire et il a ensuite été remplacé par une innovation bien sentie, les nomina sacra.

Ce scénario me paraît bien plus logique que celui proposé par Bokedal, et pour l’étayer, il n’est que de recourir au témoignage même des rabbins auquel Bokedal se réfère : les règles entourant la destruction des documents chrétiens avec les « mentions » qu’ils contenaient – les « mentions » du tétragramme (cf.p.109). Mais Bokedal va trop loin, et se demande même si ces « mentions » ne seraient pas, tout bonnement, des nomina sacra (p.110)… A l’appui de l’allégation hasardeuse, un argument des plus douteux : pourquoi un pluriel plutôt qu’un singulier ?

Je n’en dirai pas plus. L’ouvrage de Bokedal est assurément intéressant et éclairant à bien des égards. Ce chapitre en est un peu le clou, car les nomina sacra sont certainement un facteur important dans le processus de canonisation des écrits sacrés chrétiens. Les faits sont assez clairement exposés, mais le scénario pour les expliquer reste discutable, car peu naturel et peu logique. J’encourage néanmoins sa lecture car c’est un résumé bien documenté d’un sujet important.

Pour aller plus loin : Nomina sacra et Septante : qui et quand ? | Paap, Nomina sacra in the Greek papyri of the first five centuries A.D. | Le nom divin dans les premières copies de la Septante |  Ιαώ, θέος, κύριος ? Le Nom dans la LXX « originale » | La Septante, κύριος et יהוה : L.Hurtado ou la ré-hébraisation du monde gréco-romain | Romains 10.13 : Quiconque invoque le nom de… | Retrancher à l’Ecriture ?

 

3 Comments
  1. Dages permalink

    C’est vraiment un article intéressant. Merci.

  2. Guillaume permalink

    C’est très intéressant votre commentaire, car il pourrait aussi expliquer comment on en est arrivé à la doctrine de la trinité.

    La question de base étant la suivante : est ce que la conception juive de Dieu est compatible avec la conception trinitaire chrétienne ?

    Je pense qu’il y a un grand enjeu dans le nom hébraique qui s’est transformé en nom grec et de ce fait qui perd toute sa valeur.
    YHWH => YeHoshuWaH = > YeHWoudaH …

    Avez vous d’autre ouvrage à recommander tournant autour de ce sujet ?

    Cordialement

    • areopage permalink

      J’ai abordé ce sujet à bien des reprises sur ce blog, et c’est en effet très intéressant… Sur les nomina sacra, voyez mon P52. Sur le nom divin, Gérard Gertoux a écrit des ouvrages incontourbables : en français, et en anglais (mise à jour augmentée). Une version « de poche » (et déjà bien conséquente) est disponible gratuitement en ligne. Quant à mon ouvrage de 2007, il aborde plutôt le sujet du nom divin en se concentrant sur le premier siècle.

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