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Copying Early Christian Texts (Mugridge, 2016)

by areopage on août 20th, 2017

Dans son ouvrage Copying Early Christian Texts (Mohr Siebeck, 2016), Alan Mugridge tord le cou à une idée reçue : que les premières copies chrétiennes des Écritures aient été réalisées surtout par des amateurs, et que par conséquent la tentation ait été grande qu’ils conforment le texte à leurs vues, corrompant ainsi le texte.

It is widely believed that the early Christians copied their texts themselves without a great deal of expertise, and that some copyists introduced changes to support their theological beliefs. In this volume, however, Alan Mugridge examines all of the extant Greek papyri bearing Christian literature up to the end of the 4th century, as well as several comparative groups of papyri, and concludes that, on the whole, Christian texts, like most literary texts in the Roman world, were copied by trained scribes. Professional Christian scribes probably became more common after the time of Constantine, but this study suggests that in the early centuries the copyists of Christian texts in Greek were normally trained scribes, Christian or not, who reproduced those texts as part of their trade and, while they made mistakes, copied them as accurately as any other texts they were called upon to copy.

Pour mener l’enquête – une enquête difficile et délicate – Mugridge examine une large sélection de papyri grecs jusqu’au IVe s, soit 548 documents, classés par catégories: A. Textes de l’Ancien Testament (1 – 149), B. Textes du Nouveau Testament (150 – 263), C. Textes ‘apocryphes’ (264 – 299), D. Textes patristiques (300 – 354), E. Textes hagiographiques (355 – 358), F. Prières liturgiques, hymnes, etc. (359 – 391), G.Amulettes (392 – 446) H. Textes magiques (447 – 464), I. Textes gnostiques et manichéens (465 – 478) et J. Textes non identifiés (479 – 520), K1. Textes juifs de l’Ancien Testament (521 – 536), K2. Autres textes juifs (537 – 545), L. Écrits scolaires (546 – 548). La table 1 (pp.446-458) indique le matériau (papyrus, parchemin, bois) et la forme (codex, rouleau, feuillet) de chaque document. Les tables 2 à 11 (459-514) fournissent quant à elles un luxe de détail quasi invraisemblable (taille des documents, nombre de lettres par ligne et de lignes par colonnes, etc.). D’un intérêt particulier, la table 12 (pp.514 – 517) indique tous les papyri comportant des nomina sacra. Les autres annexes, tout aussi utiles, contiennent une concordance entre les divers catalogues (indispensable, du coup), et des indexes par auteurs, publications, sujets, etc.

L’ouvrage se divise en deux grandes parties : une description minutieuse des pratiques scribales et des documents en 6 chapitres (pp.1 – 154), puis le catalogue proprement dit (pp.155 – 410), suivi de tables, bibliographies et indices (pp.414 – 558). Une rubrique « Excluded papyri » (classés par leur numéro LDAB) permet d’avoir une courte description des documents non pris en considération dans l’étude, avec une courte description (pp.411-413).

Les six chapitres de la première partie sont les suivants : 1. The papyri and their handwriting, 2. Content, material, form and size, 3. Page layout, 4. Reading aids, 5. Writing the text, 6. Conclusion.

Je rêvais d’une telle synthèse : on y trouve tout ce qu’il faut savoir sur le métier de scribe, les différentes catégories de scribes, les niveaux de compétence, les matériaux utilisés, la forme et la taille des documents, les différentes mises en page courantes, les procédés notables (ponctuation et accentuation, nomina sacra, diérèses, accents critiques, indications stichométriques, abréviations ou pictogrammes particuliers etc.)

Quant au catalogue, c’est une mine d’informations considérable : pour tous les documents référencés sont indiqués : date, provenance, publication, contenu, localisation, bibliographie, disponibilité d’une planche, description, et « main ».

La conclusion est sans appel (p.147):

It seems to be clear that the vast majority of the Christian papyri were copied by trained scribes. In Group A (OT papyri), the number of unskilled hands (…) is quite small, and their proportion among the papyri with start-dates in II (6.3%), III (7.8%) and IV AD (7.3%) does not vary significantly. In all, unskilled hands comprise only eleven out of a hundred and forty-nine (7.4%). The situation is similar in Group B (NT papyri), where the proportions of unskilled hands among papyri with start dates in II (0%), III (7.5%) and IV AD (9.6%) do no show a marked difference, except that none of the earlier papyri are in the unskilled hand category; and 7.9% is the overall percentage.

On déplorera juste une coquille un peu fâcheuse en p.119 sur la transcription hébraïque du tétragramme הוהי au lieu de יהוה (coquille non reproduite un peu plus loin, p.121). Passé ce détail, il faut signaler précisément les deux rubriques 10 et 11 du chapitre 5, respectivement « The Tetragrammaton » (pp.119 – 121) et  « Nomina sacra » (pp.121 – 137), qui présentent un intérêt particulier. Pour les nomina sacra, au terme d’une étude passionnante, Mugridge conclut que les irrégularités dans l’emploi des nomina sacra ne suffisent pas à qualifier un scribe d’ « amateur » (p.135), et qu’il est fondé de s’appuyer sur la présence de ce système pour qualifier un document de « chrétien » (p.137).

Quant aux pratiques entourant le nom divin, Mugridge rappelle d’abord les différents procédés juifs, avant de remarquer (p.120, je souligne) :

It has been suggested that two OT papyri, listed here as Christian, are actually Jewish. In 3 (2nd half III AD) two yodhs (…) appear for the Divine Name. A second hand wrote the Divine Name as κυριος with a differente ‘pen’ from the rest of the text in 9 (II/III AD), perhaps a second writer assigned to insert the Divine Name. This is not sufficient reason, however, to conclude that these two papyri are Jewish, since Jewish strands within early Christianity existed throughout the period under review, as we noted earlier. Hence, this practice may just reflect current practice in Jewish-Christian groups, which did not fade away as rarly or as completely as is often thought. (…) If 3 is a Christian papyrus – and the use of the nomen sacrum θς would seem to support this – it is the only example of an attempt to write something ressembling Hebrew characters in a Christian manuscript.

Les documents 3 et 9 sont les P. Oxy. VII 1007 (fin du III AD) et P. Oxy. IV 656 (II/III AD) dont j’ai abondamment parlé dans mon travail sur le P52. Ces deux papyri attestent d’une pratique scribale des plus intéressantes : le nom divin paraissait encore dans les documents copiés, mais tantôt on trouve une tentative de transcrire (double yods dans le P. Oxy. 1007), tantôt un espace d’au moins quatre lettres avait été laissé pour l’insertion par un second scribe du nom divin, espace comblé ensuite, curieusement, par un nomen sacrum (P. Oxy. 656). Ces deux faits, en apparence anodins, indiquent clairement un flottement dans la pratique concernant le nom divin, flottement survenu au cours du IIe s. – plus précisément entre 80 et 115 AD, à mon avis (cf. P52 p.28).

Il ne faut sans doute pas être trop catégorique sur le caractère juif ou chrétien des documents en question. En tout cas, Mugdrige est un des rares spécialistes que je connaisse à accepter aussi directement l’idée de la présence du nom divin dans un document chrétien sous une forme autre que les nomina sacra !

Le fait que la plupart des documents soient le produit de scribes professionnels permet d’étayer davantage encore l’idée qu’une disparition du nom divin des premières copies du NT ait pu intervenir aussi rapidement et radicalement que peut l’attester l’émergence « spontanée » et extrêmement homogène du système des nomina sacra (cf. Fontaine 2007 : 250 ; la date 150 – 200 AD est à ramener vers 80 – 115 AD).

Comme je l’ai souvent affirmé, les premières copies du NT, et pour certains livres seulement, contenaient vraisemblablement le tétragramme en hébreu au sein du texte grec (essentiellement dans le corps des citations scripturaires, cf. Fontaine 2007 : 307-315). Et ce n’est ni une hérésie, ni un complot visant à corrompre les Écritures, qui a abouti à la généralisation de l’emploi du terme « Seigneur » en lieu et place du nom divin. C’est simplement, et pour résumer à grands traits, le résultat 1. d’un désintérêt pour le Nom lié à un contexte historique particulier d’une part, et à des schémas mentaux nouveaux d’autre part, 2. à la centralité éminente du Christ et 3. au recours à une « ligne éditoriale assez nette » : codex, nomina sacra, à plus forte raison si les scribes professionnels étaient entraînés dans des grands centres comme Antioche ou Alexandrie.

Pour ceux qui souhaiteraient pousser les investigations encore plus loin sur les papyri chrétiens des quatre premiers siècles, je vous conseille encore deux ouvrages incontournables :

  

Le premier, de K. Jaroš, Die ältesten griechischen Handschriften des Neuen Testaments: Bearbeitete Edition und Übersetzung (Böhlau Köln, 2014) est un gros volume de 962 pages où l’on trouve édités 104 papyri du NT du Ier au IVe s., avec texte grec, traduction allemande, et informations de circonstance : date, provenance, localisation, publication, bibliographies, description, etc. Outre l’intérêt du texte grec, on appréciera particulièrement les descriptions fournies en introduction, plus complètes que celles qu’on trouve dans un ouvrage à peu près équivalent (et non moins utile) comme celui de Comfort et Barrett. Pour la période 50 – 150 AD, Jaroš indique : P4 + P64 + P67, P104, P77 + P103, P1, 7Q5, P52, P66, P90, P109, P46, P118, 7Q4 (1+2), P32, P87 et P98. Vous aurez remarqué les deux fragments controversés de Qumrân, identifiés par certains à un passage de Marc (6.52-53) pour le premier, et à 1 Timothée (3.16-4.1,3) pour le second, et que l’auteur juge bel et bien néotestamentaires (voir chaque fois les intéressantes discussions) !

Le second volume, par Blumell et Wayment, Christian Oxyrhynchus : Texts, Documents, and Sources (Baylor University Press, 2015) est également un monument exceptionnel de papyrologie : sont rassemblés tous les textes chrétiens trouvés sur le site prolifique d’Oxyrhinque, classés par contenu : 1. Textes du NT (1 – 52), 2. Textes extracanoniques (53 – 78), 3. Autres textes chrétiens littéraires (79 – 105), 4. Papyri documentaires (106 – 162, libelli de la persécution de Dèce, références au christianisme dans les textes documentaires, etc.) et 5. Sources patristiques, coptes, et autres (163 – 175). Pour chaque document, le texte grec est proposé, suivi de sa traduction en anglais. Tous les éléments nécessaires à la compréhension du document sont également fournis : date, provenance, taille, matériau, publication, bibliographie, contexte historique, etc. Ce travail faramineux (756 p.) vous offre ni plus ni moins qu’un regard complet sur l’émergence et la propagation du christianisme aux quatre premiers siècles, en Egypte. Documents de première main donc, du plus haut intérêt : vous y trouverez des échos des guerres qui ont jalonné la période, des persécutions, mais aussi les realia du tout-venant de la vie quotidienne (un peu comme dans l’ouvrage de Burnet). Ce qui fait spécialement l’intérêt de cet ouvrage, c’est bien sûr que tous ces documents jusqu’à présent étaient disséminés dans la série Oxyrhynchus Papyri, peu maniables et pas toujours facile d’accès (parfois dans d’autres séries encore).


Je profite de ce billet pour signaler la mise en vente d’une bibliothèque historique et théologique très riche, comprenant de nombreux ouvrages parfois rares : . Les prix signalés sont ceux de la rubrique Amazon « occasion », et sont chaque fois les moins chers (sauf changement récent). Ouvrages également consultables ici (cliquer sur « Produits »).

One Comment
  1. Albert permalink

    Merci pour cet article. Il serait intéressant de faire un topo sur l’étymologie du mot κυριος et du pourquoi de son emploi dans le NT.

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