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La Bible : le texte en ses contextes (Babut, 2013)

by areopage on mars 6th, 2014

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Jean-Marc Babut a publié dernièrement un nouvel ouvrage touchant à la traduction biblique, et c’est toujours un plaisir que de le lire. Il avait déjà publié, entre autres, Lire la Bible en traduction (1997) ou Les expressions idiomatiques de l’hébreu biblique (1995). Voilà qu’il livre une nouvelle approche du texte biblique, La Bible : le texte en ses contextes. Traduire la Bible. Outils oubliés (2013).

L’ouvrage s’intéresse principalement aux préoccupations du traducteur de la Bible (p.9) et chaque chapitre peut se lire assez indépendamment, le tout constituant une série de « petites monographies » (p.11) touchant surtout aux problèmes sémantiques.

1. Le texte en ses contextes  (p.13-15)

En partant de Marc 12.17 et parallèles, Babut montre qu’un texte peut se comprendre à la lumière de différents contextes : le cotexte (contexte linguistique), le contexte historico-culturel (contexte extralinguistique) et le contexte de l’auditeur (contexte interprétatif). Il entend souligner les interactions entre ces grilles de lecture, et montrer comment elles peuvent interférer avec la compréhension d’un passage.

2. Dans un texte tout se tient ou presque (pp.17-31)

Ce préambule sert à introduire ses objectifs et sa méthode. Comment choisit-on l’acception adéquate dans un contexte particulier ?

Le plus souvent l’exégète-traducteur procède à ce choix de manière intuitive, la « pertinence sémantique » lui paraissant en général plus ou moins évidente. Cette évidence lui est souvent fournie par le cotexte, mais elle risque aussi d’être indûment suggérée par le contexte interprétatif, trop pressé de faire valoir son bon droit. (pp.17-18)

Babut s’intéresse, au-delà de l’intuition, à ce qui peut déterminer, voire conditionner, le sens à retenir. Il rappelle quelques grands principes linguistiques (relations entre syntaxe et sémantique) en prenant un exemple tiré d’un roman d’Albert Camus (pp.19-28) avant d’embrayer sur quelques exemples bibliques. Il cite ainsi Ecclésiaste 1.1 pour montrer que l’expression « tout est hèbèl » (p.29 ; הַכֹּל הָבֶל׃ : en fait, c’est Ecclésiaste 1.2) ne peut se comprendre entièrement si l’on est pas familiarisé avec le « système particulier de valeurs métaphoriques » de la langue. Il rappelle aussi le procédé tout johannique du malentendu, où certains termes prennent des sens différents selon que le sens propre ou figuré est retenu (naos/égeirô en Jean 2.19-21).

Première partie : Sous l’éclairage fourni par le contexte littéraire

3. Sélectionner l’acception pertinente (pp.35-52)

Dans cette partie, de très intéressantes rubriques sont dévolues à des problèmes sémantiques :

– Sm’ : ‘entendre’ ou ‘écouter’ ?

– ‘Èrèç : ‘terre’ ou ‘pays’ ?

– Bara’ : ‘susciter’ ?

– Pistos : ‘fidèle’ ou ‘fiable’ ?

– Pisteuô : ‘adhérer à une croyance’ ou ‘faire confiance’ ?

S’il n’y a rien de fondamentalement révolutionnaire dans son exposé, Babut fait oeuvre utile : la méthode est saine, rigoureuse, et évite les écueils du genre. Autrement dit, c’est un riche concentré de ce qu’on peut lire de meilleur par ailleurs.

4. Les ambiguïtés de la traduction littérale (pp.53-75)

– Hinnabé’ : ‘prophétiser’ ?

Plus originale, cette rubrique rappelle que des normes aberrantes veulent que :

(…) si on parle de l’activité d’un prophète, cette activité doit être décrite par un verbe comme prophétiser, puisqu’en hébreu le verbe dénotant l’action du prophète est dérivé du nom qui désigne celui-ci. (p.53)

C’est aberrant en ce sens qu’un terme est bien évidemment polysémique, de surcroît le verbe hinnabé’ ne signifie pas seulement prophétiser = prédire, mais aussi se présenter en prophèteparler au nom de, etc.

– Sané’ (hébreu) / miséô (grec) : ‘haïr’ ?

Comme on peut le déduire des contextes où ces termes sont respectivement employés, ils ne signifient pas seulement ‘haïr’ mais aussi ‘être moins préféré’ (ex. Luc 6.35), ‘être dédaigné’ (Genèse 29.31), etc.

– Yada’/gignoskô : seulement ‘connaître’ ?

– Hupokritès : ‘hypocrite’ ?

Pour cette rubrique, Babut étoffe davantage son propos, et fait part d’une solution un peu surprenante pour expliquer certains contextes où paraît le terme hypocrite  : pour lui, il est des instances où « incohérent » serait plus approprié.

– Ochlos chez Marc

On s’en rend compte intuitivement en lisant les textes en grec, ochlos ne signifie pas toujours « foule », à moins de s’imaginer des situations improbables ! Babut fait donc oeuvre originale en examinant ce point, et en conclut que le terme signifie souvent les gens qui sont là.

– Eirènè : seulement ‘paix’ ?

5. Résoudre une incertitude (pp.77-89)

– Bala’ en Esaïe 28.7

– Que désigne l’hébreu gadis ?

– Amasser (?) des charbons ardents sur la tête

Babut s’intéresse ici surtout au sens de hatah (חָתָה) qui signifie moins amasser que prendre.

6. Éclairer le sens d’un hapax ou d’un terme rare (pp.91-102)

– De quoi s’agit-il en 1 Samuel 2.36 ?

– Que peut signifier l’adjectif bahîr en Job 37.21 ?

– Bitrôn : un lieu ? une durée ?

– Épiousios dans le Notre Père

Babut met en garde contre l’étymologie, à la suite de J. Barr. Deux étymologies ont été proposées, pour les sens « indispensable  à la vie » ou « pour le jour qui vient ». Le problème, c’est que selon les textes et les formes grammaticales employées par les évangélistes, les deux acceptions peuvent convenir.

– La vie aiônios, vie éternelle ?

Pour Babut, « la vie aiônios est non pas la vie « éternelle », mais celle qu’on mène dans ce monde particulier, qui fonctionne exactement à l’inverse du nôtre, le monde nouveau de Dieu » (p.102). Il part d’un constat : « En général, [Jésus] ne parle pas en effet de recevoir en héritage une vie de durée illimitée, mais d’ « entrer » (maintenant) dans le monde nouveau (en grec la basileia, litt. : le royaume) de Dieu » (p.101). Mais malgré le fait que Jésus parle effectivement d’un royaume déjà présent qu’il faut recevoir (un royaume qui approche, qui est déjà là, qui est parmi vous = Jésus lui-même), j’ai beaucoup de mal à le suivre dans son analyse d’aiônios.

7. Contexte et problèmes textuels (pp.103-110)

– Dans le texte hébreu du Premier Testament

Babut rappelle quelques notions fondamentales sur l’histoire textuelle de l’Ancien Testament : le fait qu’on ne dispose pour l’heure que d’une édition diplomatique (fondée sur un seul manuscrit), le problème des versions et de leur variantes parfois témoins d’un état antérieur du texte hébreu (Septante, Pentateuque samaritain). Et de citer quelques exemples : Esaïe 24.23a (LXX vs TM), Jérémie 23.33.

– Dans le texte grec du Nouveau Testament

Comme pour l’AT, Babut rappelle quelques fondamentaux, mais ce qui est surtout intéressant, c’est qu’il parle des lectio difficilior… qui sont trop difficiles (ex. Luc 11.23 où le me serait trop difficile : σκορπίζει/σκορπίζει με ; idem pour Marc 1.41 : ὀργισθεὶς au lieu de σπλαγχνισθεὶς est trop difficile).

8. Le vocabulaire d’un auteur (pp.111-119)

– Euthus : un tic littéraire de Marc ?

La question prête à sourire mais mérite d’être posée : elle caractérise en tout cas deux points pour Babut, 1) que le terme a probablement un sens affaibli (alors, ensuite, puis… plutôt que systématiquement aussitôt), et 2) qu’il s’agit d’un procédé relevant typiquement du style marcien.

– Les valeurs sémantiques de Ioudaioi dans l’évangile johannique

Question des plus courantes, mais aussi des plus intéressante, Babut relève quatre sens principaux à Ioudaios/Ioudaioi : 1) membres de la population issue de Jacob (Juifs), 2) adeptes du judaïsme (juifs), 3) autorités du judaïsme jérusalémite, et 4) judéens, et de lister les instances (p.115).

– Paul et Marc se réfèrent-ils au même euaggelion ?

9. Stéréotypes et expressions idiomatiques (pp.121-140)

– Lever les yeux et voir

– L’os et la chair

– Quoi à moi et à toi ?

Pour l’AT, Babut parvient à cette conclusion :

La comparaison des contextes du Premier Testament encadrant notre expression amène à dégager pour celle-ci la signification commune affirmative « nous n’avons rien de commun moi et toi ». La formule marque toujours une certaine distance entre le locuteur et l’interpellé, distance qui, selon les cas, peut recevoir diverses connotations, depuis : « Ne t’occupe pas de ce qui me concerne » jusqu’à un peu plus agressif : « De quoi te mêles-tu ? » (p.134).

La conclusion est sensiblement la même pour le NT (p.136).

– L’interpellation gunaï (femme)

L’exposé est là encore extrêmement intéressant, mais la conclusion sage et prudente : de « cette déconcertante entrée en dialogue avec une femme, il ressort que la relation qui s’établit ainsi s’accommode d’une certaine distance entre les deux personnes en cause, le contexte particulier permettant seul de savoir si cette distance s’accompagne de dispositions positives ou si elle correspond à une certaine tension » (p.140).

10. Valeurs métaphoriques (pp.141-155)

Babut rappelle combien la culture conditionne l’usage de la métaphore, et quelle distance nous sépare de la « culture biblique ».

– Le cœur endurci

– Vanité des vanités = ?

– Les valeurs métaphoriques de hèbèl

Deuxième partie : Sous l’éclairage des contextes non littéraires

11. L’éclairage du contexte historique (pp.159-168)

– Qu’y a-t-il derrière les récits du livre de Daniel ?

– L’occupation romaine

– Premiers et derniers

12. L’éclairage du contexte culturel (pp.169-187)

– Traduire un proverbe

Ce délicat exercice, consistant à trouver un équivalent sémantique, et si possible formel (i.e. que la traduction produite ait aussi une tournure proverbiale), est illustré par une amusante anecdote pour le bamiléké (langue parlée dans l’Ouest du Cameroun).

– Sous l’éclairage des sciences naturelles

– Sous l’éclairage des techniques de navigation

– Une politesse moins sommaire que la nôtre

Ici Babut renvoie à la parole de Jésus, de prime abord surprenante : « Ne saluez personne en chemin » (Luc 10.4b). Il faut comprendre : « Pas de salamalecs en cours de route ! » (p.175).

– Des références incompatibles

– Valeurs métaphoriques

– Connotation

13. Evolution sémantique (pp.187-193)

– Les avatars du titre Christos

Troisième partie : Sous l’éclairage du contexte interprétatif

14. L’éclairage du contexte interprétatif  (pp.197-206)

Cette rubrique étudie le cas du livre de Jonas, en ses interprétations et réinterprétations.

15. Le contexte interprétatif du traducteur (pp.207-228)

– Impossible traduction

– Rien de plus que ce que dit le texte

– Quand torah devient nomos

– Le Targoum, une traduction orientée

– Peut-on se fier aux intertitres ?

Je suis d’accord sur le principe, mais Babut choisit un exemple discutable. Il soutient que les intertitres présentant le récit couramment dénommé « multiplication des pains » par Jésus est une tradition « nettement parasite » (p.226). Pour lui, le miracle n’est pas la multiplication de la matière du pain, mais le fait que les disciples aient consenti à partager même le peu de pain qu’ils possédaient. Difficile à avaler !

16. et 17. Le contexte interprétatif du commentateur (1) et (2) (pp.229-240, pp.241-262)

– Allégorie réelle ou imputée ?

– L’interprétation allégorique chez l’apôtre Paul

– Une parabole allégorisée

– L’interprétation du Cantique

– Du protocanon hébreu ou deutérocanon grec

– Le commentateur qumrânien

– De la Torah écrite à la Torah orale

– Quand Thomas rapporte une parole de Jésus

Ici Babut compare principale Luc 12.49 avec le logion 10 de l’Évangile de Thomas.

– L’interprétation en ses états successifs

– Jean Calvin et le texte biblique

– Des références dénaturées

En guise de conclusion

Difficile, résume Babut, de faire taire le contexte interprétatif d’un traducteur, mais néanmoins envisageable dans une certaine mesure, surtout si l’on tente de tirer du texte lui-même, par l’analyse sémantique, le moyen de l’analyser et le comprendre.

Babut livre un bel ouvrage sur un grand nombre de problèmes de traduction. Le propos est richement illustré et les conclusions saines (bien qu’il faille parfois lire attentivement pour comprendre les options qu’il retient). En quelques cas, je m’écarte de ses analyses, mais Babut a le grand mérite d’avoir synthétisé en un unique endroit de très nombreuses questions toutes aussi intéressantes les unes que les autres.

Je regrette cette place trop importante à la source Q. C’est un peu agaçant. Qui a une source Q sur son chevet ? Difficile d’appréhender le corpus auquel il fait allusion quand les exégètes se disputent encore et toujours sur le contenu de cette source. A chaque exégète, pratiquement, sa source Q. Plus je lis sur le sujet, moins elle m’est familière. Le problème synoptique est un vrai casse-tête, et le mêler aux problèmes de traduction génère immanquablement de la confusion.

A part ça, et on s’en fait une bonne idée à parcourir les 17 chapitres très variés, nul doute que cet ouvrage de Babut va vite devenir un classique du genre.

2 Comments
  1. Concernant la tradition « parasite » (!!!) de la Multiplication des Pains, il se trouve que j’ai sorti un billet (qui vient juste de passer en ligne), sur l’argument du miracle, chez les penseurs chrétiens arabes du IXe siècle (en l’occurrence Abu Raïtha, mais le raisonnement se retrouve chez d’autres auteurs).
    http://cigales-eloquentes.over-blog.com/2014/03/rationalit%C3%A9-foi-et%E2%80%A6-miracles.html
    Je sais, ce n’est pas un argument exégétique, mais le coup de la « mauvaise conscience des disciples » n’en est pas un non plus. Par contre, un Abu Raitha est sans doute culturellement plus proche de disciples palestiniens que ne l’est un protestant libéraloccidental, fut-il aussi compétent que Babut.

  2. areopage permalink

    Oui, Babut va un peu loin sur ce point.

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