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Les serpents « brûlants » (Nombres 21.8-9)

by areopage on novembre 22nd, 2015

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On trouve en Nombres 21.8-9 un récit assez surprenant :

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Ce récit pose plusieurs problèmes :

  • que faut-il entendre par « un Brûlant » ?
  • pourquoi les Israélites devaient-ils regarder le symbole de leurs maux pour être sauvés ?
  1. Les serpents brûlants

Il est vrai que la mention d’une sorte de serpent nommé שָׂרָף a de quoi intriguer puisqu’elle fait penser immédiatement à une mystérieuse catégorie d’anges évoqués dans Isaïe seul, les Séraphins.

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En Nombres 21.9 le segment עֲשֵׂה לְךָ שָׂרָף, « fais-toi un Brûlant » fait écho immédiat à Nombres 21.6  וַיְשַׁלַּח יְהוָה בָּעָם אֵת הַנְּחָשִׁים הַשְּׂרָפִים, « Jéhovah envoya au peuple des serpents brûlants« . Au verset 9 le terme נָחָשׁ est donc sous-entendu, et il n’est évidemment pas judicieux d’établir un lien entre cette espèce de serpent, et la catégorie d’anges décrite par le prophète Isaïe.

Ce terme שָׂרָף est en fait un verbe qui signifie brûler (DHAB 370, DCH 8 : 194-197), et on lui connaît quelques dérivés, comme שְׂרֵפָה, brasier, רֶשֶׁף, fièvre, מִשְׂרֶפֶת, fournaise. Dans la Septante, le terme est essentiellement traduit par ἀσπίς, aspic ou ὄφις, serpent (+ cf. Muraoka 2010 : 357).

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Si ambiguïté il y avait, c’est le texte de Deutéronome 8.15 qui permet d’éclaircir le sens :

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Ici, le parallèle entre serpents brûlants et scorpions fait allusion à leur venimosité : ces serpents brûlants ne sont autres que des serpents venimeux.

Pour Daniel Faivre, l’origine de cet épisode est à chercher du côté de croyances populaires locales que Moïse aurait repris à bon compte (Faivre 1996 : 25)

Traduit généralement par « serpent », le mot hébreu [sérâphîm] souligne qu’ils sont « brûlants ». On peut noter qu’il n’est fait nulle part ailleurs dans la Genèse mention de ces étranges entités. C’est sans doute dû au fait qu’à de rares exceptions près, les patriarches ont surtout fréquenté des régions plus septentrionales où de telles croyances n’avaient pas cours, ou du moins pas sous cette forme. Elles auraient alors été captées lors du séjour de certains groupes hébraïques aux confins du désert d’Arabie.

Les considérant comme des forces surnaturelles, on ne pouvait concevoir contre les seraphîm que des protections de type talismanique. Celles qui sont mises en œuvre dans cet extrait semblent de même origine. Un serpent de cuivre, d’usage probablement équivalent, a été trouvé sur le site de Timna, dans la grande dépression qui relie la mer Morte au golfe d’Aqaba. Antérieur à l’Exode, il témoigne de la haute antiquité de ces cultes dans un espace géographique où Timna représenterait l’aile la plus septentrionale. Moïse n’aurait fait ici que reprendre, pour le compte de YHWH, cette forme de protection magique contre les morsures de serpents.

Serpent de bronze, trouvé à Timna

Serpent de bronze, trouvé à Timna

Cette approche anthropologique, qui entend réduire le récit biblique à du simple folklore (Moïse aurait puisé dans un « arsenal mythico-religieux » local, cf. pp.24-27), est sans doute extrême. Mais on ne peut nier que le serpent ait été idolâtré pour ses vertus thérapeutiques dans nombre de civilisations antiques : Égypte, Assyrie, Babylone… Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que le premier signe en Égypte opéré par Moïse auprès de Pharaon ait impliqué un serpent (Exode 4.1-5, 7.8-13)…

On remarquera en tout cas un petit détail, avec André-Marie Girard (1990 : 1274) :

L’épisode se situe « au sortir d’Hor-la-Montagne », soit à Salmona dont le nom signifie en hébreu « idole », soit Pounôn célèbre pour ses mines de cuivre.

Dans les deux cas, cela ne manque pas de piquant : le serpent d’airain va de fait devenir un objet de culte idolâtrique (2 Rois 18.4) ; et sa matière était l’airain, c’est-à-dire un alliage de cuivre.

2. Portée symbolique

Jésus a donné une portée hautement symbolique à ce passage, lors d’une discussion avec Nicodème (Jean 3.14):

Καὶ καθὼς Μωῠσῆς ὕψωσεν τὸν ὂφιν ἐν τῇ ἐρήμῳ, οὕτως ὑψωθῆναι δεῖ τὸν υἱὸν τοῦ ἀνθρώπου

De même que Moïse a élevé un serpent dans le désert, de même il faut que le fils de l’homme soit élevé

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Ce rapprochement pour le moins inattendu résout la difficulté que nous avions soulevée au début : pourquoi contempler pour son salut l’objet de son malheur ? Les Israélites dans le désert durent faire une confiance aveugle en Moïse, médiateur du divin, pour rester en vie. Le serpent qui était porteur de mort devenait le symbole de vie. Parce que Dieu l’avait décidé ainsi. De même la croix, objet de torture et de mort, est devenu symbole de vie (Jean 3.15) :  afin que quiconque croit en [Jésus] ait la vie éternelle.

Ce qui est cocasse c’est qu’on peut faire un rapprochement supplémentaire. Ce serpent d’airain devint au fil des années un objet de culte idolâtrique malsain, auquel les Israélites offraient de l’encens – et que l’on avait même surnommé Nehuschtan (נְחֻשְׁתָּן par assonance entre נחשׁ, serpent, et נְחֹשֶׁת, bronze/airain), 2 Rois 18.4 :

 

הוּא הֵסִיר אֶת הַבָּמוֹת וְשִׁבַּר אֶת הַמַּצֵּבֹת וְכָרַת אֶת הָֽאֲשֵׁרָה וְכִתַּת נְחַשׁ הַנְּחֹשֶׁת אֲשֶׁר עָשָׂה מֹשֶׁה כִּי עַד הַיָּמִים הָהֵמָּה הָיוּ בְנֵֽי יִשְׂרָאֵל מְקַטְּרִים לוֹ וַיִּקְרָא לוֹ נְחֻשְׁתָּֽן

Il fit disparaître les hauts lieux, brisa les statues, abattit les idoles, et mit en pièces le serpent d’airain que Moïse avait fait, car les enfants d’Israël avaient jusqu’alors brûlé des parfums devant lui : on l’appelait Nehuschtan.

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De nos jours, cet objet de scandale (cf. 1 Corinthiens 1.23, Galates 5.11), synonyme de mort, est le symbole de la résurrection du Christ, et donc symbole de vie. Ce que Jésus disait à Nicodème, c’était donc de voir cette élévation en croix comme symbole de vie, de rémission des péchés.

Au vrai le sujet était moins l’objet de torture que le Fils de l’homme lui-même : il n’a jamais été question d’idolâtrer un objet de torture, mais seulement de voir, à travers lui, la direction du salut. Comme Ezéchias en son temps, les iconoclastes modernes doivent donc proscrire toute vénération idolâtrique de symboles, si puissants soient-ils.

Documents à consulter : DBI 773-774 | TDOT 8 : 356-380 | DDD 615-616, 742-744, 744-747 | ZEB 4 : 449 | ABD 5 : 1117 | Joines 1974 | BA 4 : 397-401 | EDB 1 : 609-613

2 Comments
  1. Disciple permalink

    Très intéressante réflexion, à poursuivre, sur la dérive idolâtrique possible dans toute tradition sacrée (toute, y compris l’islam – par exemple – si doctrinalement iconoclaste, puisque le littéralisme qui y fait souvent rage est aussi une idolâtrie).
    On notera que ce n’est pas l’usage primitif du symbole qui est mauvais, mais la dérive idolâtrique qui est une formalisation cultuelle superstitieuse et ignorante, remplaçant un symbolisme sacré associé à un rituel sincère. Tout est là !

  2. Merci pour cet article. Il est intéressant de noter à quel point les artistes chrétiens ont pris quelques libertés dans la représentation de cette épisode biblique. Ou lit-on dans ce passage des Nombres que le serpent fut suspendu à une croix en forme de T ? Comme si c’était indispensable à la symbolique de la scène. Or dans sa comparaison prophétique, Jésus lui même a attiré l’attention de ses auditeurs non sur cette « hampe » mais sur ce qui avait été suspendu dessus, le serpent.

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