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Manuscrits du NT : Ier-IIe s.

by areopage on juin 14th, 2017

P.104 – IIe s. – Mt 21.34-37

C’est un lieu commun de la critique textuelle néotestamentaire de signaler en préambule que le texte du NT est, de loin, celui qui est le mieux préservé de tous les ouvrages de l’Antiquité. Et c’est vrai : l’abondance de manuscrit est impressionnante : on compte actuellement 60 000 manuscrits grecs dans le monde, toutes œuvres confondues. Dans cet ensemble, un manuscrit sur dix est un manuscrit du NT (Amphoux 2014 : 15) !

When compared with other works of antiquity, the NT has far greater (numerical) and earlier documentation than any other book. Most of the available works of antiquity have only a few manuscripts that attest to their existence, and these are typically much later than their original date of composition, so that it is not uncommon for the earliest manuscript to be dated over nine hindred years after the original composition. (Porter et Pitts 2015 : 50)

A la masse de manuscrits s’ajoutent les anciennes traductions, en syriaque, copte, latin, gothique (cf. Aland 1989 : 52, Metzger-Ehrman 2005 : 85-126)… sans compter les plus de 500 000 citations bibliques des Pères de l’Eglise (Vaganay-Amphoux 1986 : 76, 2008 :  46 ; Amphoux 2014 : 145). Autant dire que le texte du Nouveau Testament est bien attesté.

Mais la quantité ne rime pas nécessairement avec la qualité : parmi ces nombreux témoins, combien remontent aux premiers âges apostoliques ?

En posant la question ainsi, on suppose que plus les documents sont antiques, plus ils sont authentiques. Mais ce n’est pas tout à fait exact, ainsi que l’explique Metzger :

In the early years of the Christian Church, marked by rapid expansion and consequent increased demand by individuals and by the congregations for copies of the Scriptures, the speedy multiplication of copies, even by non-professionnal scribes, sometimes tooks precedence over strict accuracy of detail. – Metzger 1981 : 21

On ne saurait nier qu’un processus de transmission des textes canoniques du NT ait été, très tôt, à l’oeuvre, à Antioche ou Alexandrie, comme l’indiquent le recours homogène au codex et aux nomina sacra notamment. Mais il ne faut pas oublier que l’âge d’un codex ne fait pas l’âge d’un texte :

D’un mot, c’est l’âge du texte et non l’âge du codex qui doit entrer en ligne de compte. Des manuscrits relativement récents ont un texte très ancien ; des manuscrits anciens ont un texte très corrompu. Vaganay-Amphoux 1986 : 100.

L’explication principale est facile à comprendre :

Un codex du VIe siècle peut être la reproduction d’une bonne copie perdue du IIe, elle-même transcrite directement de l’original. Un codex du IVe siècle peut avoir été mal copié sur un exemplaire fautif du IIIe, et, pour comble, être séparé du texte primitif par une dizaine d’intermédiaires. On le voit, on aurait tort de se fier plus à celui-ci qu’à celui-là. (…) L’autorité qu’on accorde volontiers à un ancien codex repose sur une base qui est parfois trompeuse : la proximité de l’original. Ce qui pèse d’un plus grand poids, c’est le nombre et surtout la qualité des copies exécutées entre l’original et le manuscrit. – ibid.

Il importe donc de rester prudent, sans sombrer dans des extrémités : en effet si l’âge d’un manuscrit n’est pas un argument en soi, toute variante dans un tel document doit faire l’objet d’une considération bien plus grande qu’une leçon n’apparaissant, par exemple, que dans quelques témoins d’époque médiévale…

Aussi est-il nécessaire de savoir à quel point le NT est attesté dans les manuscrits les plus anciens, c’est-à-dire durant les Ier, IIe et IIIe siècles. Pour le mesurer, rappelons que, à la date de 2015, on comptait 128 papyri, 2911 manuscrits en majuscules, 1807 manuscrits en minuscules et 2381 lectionnaires, soit 7227 manuscrits (Porter-Pitts 2015 : 50). Depuis, pour les papyri, le chiffre est passé à 135 (INTF ; CSNTM ; présentation commode et quasi complète : List of NT papyri ; Amphoux 2014 : 37-39).

Ces chiffres sont impressionnants, mais la plupart des manuscrits, surtout les plus anciens, sont fragmentaires et, pour les papyri, seuls les P45, P46, P47, P66, P72, P74 et P75 peuvent être appelés des « livres » (Amphoux 2014 : 37). Pour avoir une idée assez fiable de l’attestation du NT, il faut donc s’intéresser au contenu, puis à l’âge des témoins, et idéalement visualiser la répartition du contenu par siècle. Ce travail fut fait en son temps par K. et B. Aland (1989 : 78-85), et a été mis à jour en 2007 par une pointure de la discipline, E.J. Epp (in: Capes et al. 2007 : 77-117). C’est sur ce travail, extrêmement précis et intéressant, que je souhaiterais particulièrement attirer l’attention ici.

L’étude étant technique, et pour ne pas assommer les âmes moins volontaires, je me contenterai d’en livrer les principales données :

Quantité de manuscrits grecs du NT

Papyri grecs du NT, siècle par siècle

Bien entendu, la datation des documents peut varier d’une source à l’autre. Pour le IIe s. Amphoux (2014 : 37-39) donne les indications suivantes: P4, P52, P64+P67P90P98P104. La différence porte sur le P4, qu’Amphoux place à la fin du IIe s. et Epp au IIIe, de même que pour les P64+P67 (Amphoux, fin IIe ; Epp, II/III e)

Majuscules grecs du NT, siècle par siècle

Pourcentage des groupes par siècle

Pourcentage des groupes comparé au total

Papyri et majuscules préservant 2 livres du NT ou plus, par siècle

Quantité de texte dans l’ensemble des papyri et majuscules

Livres du NT dans les papyri et majuscules, par siècle

Comme on peut s’en apercevoir avec ces quelques schémas (qui tous ne sont pas livrés au complet, mais plutôt avec un accent sur les II-IIIe s.), le travail de Epp est exhaustif, et livre des informations capitales, pas tout à fait attendues.

(…) the raw quantity of early manuscripts is sizable—and abundant—in proportion to the relatively small collection of mostly brief New Testament writings from the latter half of the first century and the first quarter of the second. Up to and around 300 C.E., sixty-three manuscripts, as a group, contain all the New Testament books except 1–2 Timothy and 2–3 John. However, to a large extent—doubtlessly much greater than expected—we are dependent upon manuscripts with ten or fewer surviving leaves and upon documents containing only one or a few New Testament writings (p.104)

Pour illustrer la situation, Epp tente une métaphore :

To describe this complex situation in terms of a metaphor, the textual transmission of the New Testament is a forest, thick with trees at the latter stages, but with trees thinning as we move backward toward the beginning of the process. In fact, only a few trees stand there, but the ground is randomly scattered with hundreds of leaves, and in many cases it is difficult to identify even the kinds of trees from which they have come. ibid

Dans ce lot, les manuscrits P46, P66P45, P75, et P72 sont d’une importance particulière, tant en raison de leur âge (IIe-IIIe.) que de leur taille (de 30 à 95 feuillets). Parmi ceux-ci le P66 révèle des pratiques scribales pas toujours très rigoureuses quant à l’exemplaire copié, et le P66 (c. 200 AD) une copie peu attentive. En somme, les anciens témoins, surtout ceux qui sont fragmentaires, sont aussi « importants que frustrants » (cf. p.105)

This extended quantitative and qualitative assessment of manuscripts available for constructing the earliest attainable text of the New Testament leaves a mixed picture of amplitude and fragmentation, especially in the first three centuries of Christianity. The amplitude improves markedly in the fourth century when two extensive majuscules appear. Further boosts come from several more major majuscules in the fifth century, and again from a few in the sixth. However, the high proportion of fragmentary documents persists, and only in the eighth century do the numbers of extensive manuscripts increase significantly (p.104-105)

 Pour en savoir plus : outre les ouvrages signalés dans ce post, voir spécialement la monographie de Hill et Kruger 2012 et Royse 2010.

7 Comments
  1. Stephane permalink

    Bonjour Didier,
    Encore merci pour ce nouvel article.
    Une petite question
    J ai remarqué que dans certaine bible
    L histoire de la femme adultere et la fin de marc chapitre
    16 est absente.
    Je suppose que tu en connais l explication.
    Pourrais tu me la communiquer
    Merci
    Fraternellement Stephane

    • areopage permalink

      Bonjour Stéphane,
      La péricope de la femme adultère est une addition tardive à l’évangile de Jean, selon toute vraisemblance (cf. Fontaine 2007 : 161-164).
      Quant à la finale longue de Marc, sujet délicat et complexe, les explications sont très nombreuses et souvent laborieuses. La plus vraisemblable, et la plus simple (mais qui reste spéculative), consiste à dire qu’un feuillet du codex de l’évangile de Marc s’est perdu très tôt, ce qui explique la « fin » abrupte en 16.8. Dans la foulée, un disciple a composé (très tôt aussi) une « conclusion longue » sur la base des témoignages dont il disposait – « conclusion longue » car il existe également une « conclusion courte » plus tardive (et autrement plus douteuse).
      Fraternellement, Didier

  2. Florent permalink

    Merci pour cet article complet, je le relirai à tête reposée plus tard.

    Cependant, j’ai noté cette petite erreur :
    « A la masse de manuscrits s’ajoutent les anciennes traduction »
    Il manque le « s ».

    Ce commentaire peut-être effacé, je ne m’en offusquerai pas.

    • areopage permalink

      Merci beaucoup : n’hésitez pas à me signaler les coquilles de ce genre.

  3. IKHTYS permalink

    Une étude des méthodes de transmission institutionnelles serait intéressante, car copier le NT ne devait pas être une tâche anodine. Être un scribe chrétien ne devait pas être une fonction anodine non plus. Au contraire, les scribes devaient avoir un statut bien particulier dans l’Église primitive. Manifestement, ils ont globalement assez bien fait leur boulot, étant donné les conditions (hostilité des juifs et des autorités romaines, basse instruction d’une part des convertis chrétiens, ce qui aurait pu niveler vers le bas et rendre la transmission des textes hasardeuses ou inutile pour des illettrés, etc.).

    • Stef permalink

      Salut Ikhtys,

      je trouve très pertinente ta remarque, je n’y avais jamais pensé. Surtout avec la persécution du premier siècle, ça devait relevé de l’exploit.
      A ce sujet, il y avait il une transmission orale des textes du nouveau testament ? et si oui comment cela était organisé.

    • areopage permalink

      Tout à fait d’accord, c’est une étude hautement intéressante. Les monographies les plus intéressantes qui traitent ce sujet, directement ou non, sont les suivantes principalement : Hurtado, Trobish, Finegan, Devreesse, Metzger, Millard, Haines-Eitzen, Gamble, Turner, Blumell, Clivaz, Blumell-Thomas, Roberts-Skeat, Johnson, Parker, Luijendijk, et Comfort. On trouve des indications intéressantes dans Desboeufs (étude centrée sur l’Antiquité gréco-romaine). Un des plus grands papyrologues du moment, R. S. Bagnall, a consacré une monographie sur le sujet, mais centrée sur l’Egypte uniquement (par la force des choses puisque c’est là qu’on y trouve l’essentiel des manuscrits) : Early christian books in Egypt (2009). Mais le travail le plus passionnant, et c’est le seul sur lequel je n’ai pas encore mis la main, c’est celui publié l’an dernier par Mugridge, Copying Early Christian Texts: A Study of Scribal Practice, qui soutient que le processus de transmission a très tôt été réalisé par des scribes professionnels, peut-être même non chrétiens (cf. ici, et ici).

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