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Google Translate et le Nom

by areopage on août 14th, 2015

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Parmi les nombreux problèmes que posent les systèmes de traduction automatique, la prise en charge des noms propres peut interpeller. Le cas du nom par excellence est encore plus singulier, car, pour des raisons illégitimes, il dépasse les cadres linguistiques ordinaires.

Prenez la traduction de la phrase suivante : May Jehovah bless you de l’anglais vers le français. Google Translate retourne la proposition suivante : Que l’Eternel te bénisse. Le nom divin Jehovah est remplacé par un vocable bien connu des Français, l’Eternel – sans accent bizarrement.

Mais la forme l’Eternel pose des problèmes car :

– ce n’est pas, à la base, un nom propre, mais un adjectif destiné à servir de substitut euphémistique,

– et c’est une forme élaborée sur la base d’une exégèse d’Exode 3.14 – le fameux אהיה אשר אהיה  – qui est discutable.

Discutable car le verset n’évoque pas l’existence infinie ou éternelle. En effet, אהיה signifie Je serai. Il peut aussi s’entendre au présent, Je suis, mais cela ne colle pas au contexte : en effet, Dieu déclare qu’il sera avec Moïse dans toutes les étapes de la sortie d’Egypte (Ex. 3.12, אהיה עמך).

Et surtout discutable parce qu’on ne traduit pas les noms propres !

Prenez le nom Didier. Il vient, dit-on, du latin desiderium, qui signifie désir. Aurait-on idée de le traduire en anglais par Desire ? Sans doute pas. Pour le nom divin, il en va de même : on pense qu’Exode 3.14 fournit un indice sur la signification étymologique du tétragramme, et on tente de s’en servir pour traduire le nom divin. Mais 1) il n’est pas certain qu’Exode fournisse l’étymologie du Nom (je reviendrai sur ce point à l’occasion ; il se peut qu’il y ait là un déni de réponse au profit d’une cause plus imminente ; voire même, un jeu de mots), et 2) les noms propres ne se traduisent pas, ils se transcrivent.

Certes les conventions de transcriptions varient d’un pays à l’autre, puisque les exigences linguistiques d’une langue ne sont pas comparables à telle autre langue. Cependant, il faut partir de la forme exacte d’un nom avant de pouvoir le transcrire. Pour le nom divin, il n’est pas possible de penser qu’un Yahweh en hébreu donnerait un Jéhovah en français, et puis que, à la faveur des langues, la forme évoluerait phonétiquement (par exemple, pour donner Geova en italien).

Pour illustrer ce point, revenons à Google Translate, qui est moins bête qu’il n’y paraît au premier abord.

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Dans notre second exemple, la phrase John is not translated, unlike Jehovah, vous constatez que John n’a pas été traduit par son équivalent conventionnel « Jean », contrairement au nom divin. Il n’est donc pas possible de considérer que Google considère l’Eternel comme un équivalent conventionnel (nom propre) du nom divin. Si d’ailleurs vous cliquez sur le vocable Eternel, vous constatez qu’il connaît aussi les autres formes, dont la bonne « Jéhovah ». Vous pouvez même lui suggérer qu’elle est meilleure, et ainsi participer à l’amélioration de l’outil.

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L’exemple qui précède illustre ce même point : Jacques est ordinairement rendu en anglais par James. Cependant, comme je l’ai signalé, il est absurde de vouloir traduire un nom propre. Le mieux est, dans la mesure du possible, de le laisser tel quel – si la langue cible le permet. Ou alors, de le transcrire phonétiquement. Ainsi Jéhovah donne bien Geova en italien, mais… pas depuis la forme hypothétique Yahweh. Seulement depuis une forme telle que Yehowah.

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Si l’on tente l’expression « Que Jéhovah te bénisse ! » ( יברכך יהוה) telle que trouvée en Ruth 2.4, en partant donc depuis l’hébreu comme langue source, les résultats deviennent incohérents. En anglais, nous obtenons « The LORD », et en grec « ο Κύριος », c’est-à-dire « le Seigneur » dans les deux cas.

Mais il est facile de constater que, en sens inverse, l’équivalent correct du Nom est bien fourni :

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Ainsi quand on prend le français comme langue source, on obtient bien en anglais Jehovah, et en grec ο Ιεχωβά

Ces incohérences ne doivent pas occulter l’intérêt de ce type d’outil, qui procèdent d’une réelle ingéniosité. Il faut toutefois toujours être conscient des limites inhérentes au passage d’une langue à l’autre.

From → réflexions

6 Comments
  1. Gertoux permalink

    Merci pour cette recherche et analyse très intéressante!

    • areopage permalink

      Merci.
      Les incohérences s’expliquent peut-être par l’adoption par l’outil de la convention (tradition) יהוה = Seigneur depuis l’hébreu (langue originale qui a vu naître la tradition). De l’autre côté si un locuteur décide quand même d’employer le Nom, ce dernier est correctement restitué…

      • Florent permalink

        J’avais également noté ce point dans google translate, et la réflexion présentée ici est pertinente.

        Juste une question (même si j’imagine que, comme indiqué, cela fera l’objet d’un prochain billet) : qu’entendre par la déclaration suivante : « il se peut qu’il y ait là un déni de réponse au profit d’une cause plus imminente ; voire même, un jeu de mots » ?

        Merci de m’éclairer.
        Florent

        • areopage permalink

          Bonjour,
          Comme je suis en vacances, je n’ai guère le temps de développer. Mais c’est effectivement un point qui me trotte dans la tête depuis un certain temps, et que je prendrai le temps de mettre en forme dès que possible. Voyez en attendant Lundbom, Schild ou Sonnet. La littérature sur ce verset est immense, mais je pense qu’une approche linguistique pure permet déjà de dégager quelques traits bien assurés.

  2. Je me suis interrogé sur la langue que parlait Adam et Ève il y a quelques mois de cela.

    Je me suis demandé que si le fait qu’Ève a spécifiquement prononcé Jéhovah en Genèse 4:1 (j’écarte d’emblée l’hypothèse documentaire chère à certains), cela voudrait dire qu’elle et son mari parlaient hébreu, car c’est dans cette langue que le nom divin à un sens. Qu’en pensez-vous ?

    • areopage permalink

      Compte tenu du récit de la Genèse, la langue parlée était l’hébreu ou une langue sémitique, puisqu’on trouve des jeux de mots sur les noms « homme » (isch) et « femme » (ischah), Genèse 2.23. D’autres indices corroborent ce point (ex. Genèse 3.20 « Eve »/ »Vie » ; 4:1 : « Caïn »/ « Possession »). Par contre attention, le sujet du nom divin est bien plus délicat. Il semble être formé sur la racine HYH, « être », et certains pensent qu’il signifie « il fait devenir » (il faudrait alors le prononcer « Yahweh » et non « Jéhovah »). Mais c’est de la spéculation. Le récit d’Exode 3.14-15 (et parallèles) indique très clairement que le sens donné par Dieu à son nom (à Moïse, et pour sa mission particulière) est « JE SERAI » (et non « je fais devenir » ou « je me révèle être », etc) dans le sens : « JE SERAI avec toi ». Ce récit n’indique pas révéler le sens étymologique du Nom, il montre au contre qu’il y a jeu de mots autour des formes apparentes YHWH et HYH. Ces jeux de mots sur les noms sont fréquents dans la Bible, et on sait qu’ils ne disent rien du sens étymologique (ce point très fondamental est évoqué sur une autre page de ce blog). Il est donc prudent de conclure : le sens du nom divin n’est pas connu, mais cela n’empêche pas de l’utiliser. D’ailleurs l’objet d’un nom propre n’est pas de signifier mais de désigner (un locuteur pense-t-il au latin Desiderius < desiderium, le « désir », en utilisant le vocable « Didier » ? Non, c’est inutile et hors de propos).

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