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La Bible de la liturgie (2013)

by areopage on décembre 3rd, 2013

0312131

La nouvelle mouture de la Bible de la liturgie est parue fin novembre. Jusqu’à présent il fallait se contenter d’une version incomplète, rassemblant les textes des lectionnaires. Celle que j’utilisais était La Bible – Traduction officielle de la liturgie, Desclée de Brouwer, 1977, réalisée par le Centre National de Pastorale Liturgique, qui contient le Nouveau Testament au complet, mais un cinquième seulement de l’Ancien Testament (plus quelques deutérocanoniques), avec des tables liturgiques et diverses annexes assez copieuses. Ce qui était frustrant, c’était de ne pas avoir l’Ancien Testament complet, car la traduction est avenante et permet une lecture aisée et agréable : l’objectif de cette traduction est en effet, en deux mots, l’usage liturgique, et donc une lisibilité aisée, des tournures compréhensibles immédiatement, sans ambiguïtés ni accidents d’élocution.

Lacune comblée. Non seulement les sections manquantes sont désormais traduites, mais des corrections – ou plutôt, une harmonisation de style et de méthode – ont été réalisées. Cette traduction, comme s’en expliquent ses auteurs en introduction générale, a des objectifs particuliers non superposables à d’autres traductions francophones (citées en note 18), dont les principaux sont « la fidélité aux textes originaux, mais encore l’aptitude à la proclamation et le respect de l’interprétation transmise par l’usage liturgique et la tradition des Pères de l’Eglise » (p.23).

Pour ce qui est des textes originaux, deux points particuliers. Rien d’étonnant à ce que pour l’hébreu, le texte de la BHS soit la référence, ainsi que le NA27 pour le grec. En revanche, pour le texte grec de la Septante, l’édition de Göttingen est préférée à celle de Rahlfs – choix notable et appréciable pour une traduction visant un large public. A cela s’ajoute une volonté de respecter la tradition d’interprétation de l’Eglise : pour cela, la Néo-Vulgate (1986) est également consultée.

Concernant l’aptitude à la proclamation, c’est le propre de cette traduction liturgique. On sait qu’à l’oral, certaines liaisons peuvent être ridicules ou nuire au sens (ex. « il a bâti » confondu avec « il abattit », « nazir » trop proche de « nazi »…). C’est le genre d’écueil que cette traduction cherche à éviter, en allant plus loin parfois : dans certaines sections initialement destinées à être chantées ou cantillées, « Il faut alors tenir davantage compte du rythme, de la musicalité des sons, de la longueur des stiques, éviter les tournures abstraites, les expressions sémantiquement pauvres, sans pour autant ‘surtraduire’. » (p.24). C’est joliment dit et l’objectif est louable.

Enfin, sur le respect de la tradition, rien de bien extraordinaire : cette traduction ne vise pas à la nouveauté, à l’originalité, mais s’inscrit dans la droite ligne de la tradition.

Côté édition, j’ai choisi le petit format, fort maniable et plus abordable. Les pages sont d’un blanc impeccable, le corps du texte en noir dans une police fort lisible, et les titres et sous-titres dans la même police et même taille, mais en orange. Le texte biblique, comme les introductions à chaque corpus et à chaque livre, est réparti sur deux colonnes. Les notes de bas de page sont surtout dévolues 1) à spécifier ce que dit le texte littéralement, quand la traduction proposée s’en éloigne sensiblement, 2) signaler les écarts par rapport au texte source, notamment quant aux problèmes de variantes (cf. p.24, 26). Elles n’ont pas de vocation explicative. L’ouvrage se termine par cinq cartes en noir et blanc : le Temple selon la vision d’Ézékiel, Israël et Juda à l’époque des deux royaumes, Plan de Jérusalem, la Palestine sous les Hérode, et les voyages de saint Paul. Les livres des Maccabées y sont appelés Livres des martyrs d’Israël (cf. p. 717 sq.), et traduits sur l’édition grecque de Göttingen.

Personnellement, j’apprécie cette traduction liturgique (ci-après BDL) comme j’apprécie la Bible en Français Courant : on privilégie le fond à la forme, pour rendre le texte immédiatement clair et compréhensible. Pour autant, le texte ne vire pas à la paraphrase explicative.

Pour finir, quelques exemples.

Proverbes 18.1 : לְתַאֲוָה יְבַקֵּשׁ נִפְרָד בְּכָל־תּוּשִׁיָּה יִתְגַּלָּע׃

Qui reste en marge n’en fait qu’à sa tête ;

tout bon conseil l’exaspère.

>> C’est une section nouvelle. J’apprécie surtout la concision, partie intrinsèque de la maxime. Voyez dans les autres versions françaises, et vous constaterez que dans le premier stique, la BDL trouve une expression idiomatique parfaitement approprié au segment (לְתַאֲוָה יְבַקֵּשׁ), et que dans le deuxième stique, la remarque qui fait l’essence du verset tire son poids de sa brièveté, car cela permet non seulement une compréhension claire et immédiate, mais aussi une meilleure mémorisation.

Psaume 58.3 (hébreu 59.3) : הַצִּילֵנִי מִפֹּעֲלֵי אָוֶן וּמֵאַנְשֵׁי דָמִים הֹושִׁיעֵנִי׃

Délivre-moi des hommes criminels ;

des meurtriers, sauve-moi.

>> Ici l’expression « de ceux qui font le mal », i.e. des malfaiteurs ( מִפֹּעֲלֵי אָוֶן) est rendue par hommes criminels pour souligner le parallélisme synonymique avec  וּמֵאַנְשֵׁי דָמִים (et des hommes de sang), autrement et des meurtriers. On remarque que la BDL fait l’économie de certains mots (comme le « et »), et ne rend pas littéralement la tournure hébraïque de la seconde stique.

Genèse 3.6 : וַתֵּרֶא הָאִשָּׁה כִּי טֹוב הָעֵץ לְמַאֲכָל וְכִי תַאֲוָה־הוּא לָעֵינַיִם וְנֶחְמָד הָעֵץ לְהַשְׂכִּיל וַתִּקַּח מִפִּרְיֹו וַתֹּאכַל וַתִּתֵּן גַּם־לְאִישָׁהּ עִמָּהּ וַיֹּאכַל׃

La femme s’aperçut que le fruit de l’arbre devait être savoureux, qu’il était agréable à regarder et qu’il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence. Elle prit de son fruit, en mangea. Elle en donna aussi à son mari, et il mangea.

>> Cette section figurait déjà dans l’ancienne version, mais sans note (il y en a trois dans la nouvelle). En particulier, la note d placée après son mari précise : « litt. : ‘son homme avec elle’ « . Voilà qui est contestable, à plusieurs égards. D’abord le respect du texte source : si la Vulgate et la Vulgate Clémentine bottent en touche avec deditque viro suo qui comedit, la Néo-Vulgate (NOVA) porte bien deditque etiam viro suo secum, qui comedit. On ne voit donc pas bien, ni le respect du texte (dans aucune des trois versions de base : BHS, LXX, NOVA), ni celui de la tradition puisque la NOVA corrige la tradition d’interprétation introduite, curieusement, par la Vulgate. De plus « son homme avec elle » ne veut pas dire en hébreu « son mari », mais bien « son homme à côté d’elle » (voir mon post à ce sujet). Pour dire son mari, on disait « son homme » (אִישָׁהּ, cf. Nombres 30.11, ie אִישׁ + suffixe 3FS), ou « son maître/mari » בַּעְלָהּ (cf. Deutéronome 24.4).

Matthieu 6.13 : καὶ μὴ εἰσενέγκῃς ἡμᾶς εἰς πειρασμόν ἀλλὰ ρῦσαι ἡμᾶς ἀπὸ τοῦ πονηροῦ.

Là où l’ancienne version rendait :

Et ne nous soumets pas à la tentation,

mais délivre-nous du Mal.

La nouvelle rend ainsi :

Et ne nous laisse pas entrer en tentation,

mais délivre-nous du Mal.

>> Cela fait penser à la Synodale : « Ne nous laisse pas succomber à la tentation ». Cela a toujours embarassé traducteurs et commentateurs, quand on sait que Dieu ne tente personne (Jacques 1.13). Ici, la BDL introduit en note un renvoi vers Matthieu 26.41 où on trouve une phraséologie comparable (ἳνα μὴ εἰσέλθητε), et où l’idée est de prier Dieu pour ne pas entrer en tentation. On suggère donc en filigrane que le Pater n’est pas une demande à Dieu de ne pas nous exposer à la tentation, ce qui paraît incongru en effet, mais est en fait une illustration du type de prière que le fidèle doit faire pour s’écarter de la tentation. On souligne au passage que l’emploi du subjonctif aoriste (en contraste avec l’autre possibilité qui est l’impératif présent) met (un peu) plus l’accent sur l’aspect progressif de la prohibition (cf. Burton §162-163): ne nous laisse… On remarquera que la traduction est plus consensuelle, plus exacte théologiquement sans doute, mais plus éloignée du texte.

Ces quelques exemples ne s’entendent ni représentatifs, ni suffisants. La valeur d’une traduction s’apprécie toujours à l’usage. J’ai un a priori positif pour la BDL, car paradoxalement, plus je suis exigeant au regard du texte source, plus je m’attends à ce qu’une traduction soit une traduction, avec son charme et son génie propres.

La BDL (ancienne édition) est disponible en ligne sur le site de l’AELF. La nouvelle édition peut s’accompagner d’un livret, Découvrir la Bible dans sa traduction liturgique officielle dont j’attends la livraison (et j’espère que ce sera aussi intéressant que L’aventure de la TOB quand la nouvelle édition de la TOB est sortie). J’y reviendrai si la méthodologie de la traduction y est évoquée.

From → actualités

One Comment
  1. Jérôme permalink

    Bonjour,

    Je découvre récemment votre article, lors de l’achat de mon édition.

    Je me demande pourquoi les traducteurs on laissé « le souffle de Dieu » dans Genèse 1,2 alors que l’usage reçu est « l’esprit de Dieu ».
    Le terme est le même en hébreux, mais un Bible catholique fait généralement des choix « reçus ».

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