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Mai 29 21

The Cambridge Greek Lexicon (Diggle et al. 2021)

by areopage

Ce n’est pas tous les jours qu’un nouveau lexique de grec ancien est publié. Après une remarquable grammaire parue en 2019, l’Oxford University Press ajoute donc à sa collection The Cambridge Greek Lexicon (2021) éditée par J. Diggle et al.

The Cambridge Greek Lexicon is based upon principles differing from those of existing Greek lexica. Entries are organised according to meaning, with a view to showing the developing senses of words and the relationships between those senses. Other contextual and explanatory information, all expressed in contemporary English, is included, such as the typical circumstances in which a word may be used, thus giving fresh insights into aspects of Greek language and culture. The editors have systematically re-examined the source material (including that which has been discovered since the end of the nineteenth century) and have made use of the most recent textual and philological scholarship. The Lexicon, which has been twenty years in the making, is written by an editorial team based in the Faculty of Classics in Cambridge, consisting of Professor James Diggle (Editor-in-Chief), Dr Bruce Fraser, Dr Patrick James, Dr Oliver Simkin, Dr Anne Thompson, and Mr Simon Westripp.

Les deux principales promesses sont les suivantes :

une organisation selon le sens

une lexicographie ab ovo par l’examen des sources primaires

Le projet a été initié par le célèbre Dr Chadwick en 1997, avec pour but initial de réviser l’Intermediate Greek-English Lexicon. Mais l’on s’est bien vite rendu compte que c’est plus qu’une révision qui était nécessaire, les sciences philologiques ayant significativement progressé depuis le XIXe s., sans parler des nombreuses découvertes épigraphiques ou papyrologiques effectuées depuis. Décision fut prise de réaliser un lexique tout à fait indépendant, fondé sur un réexamen des sources. Cet objet louable et ambitieux s’inspire des travaux de Lee 2003, lequel a dénoncé les insuffisances de la plupart des lexiques de grec disponibles sur le marché : ils sont tributaires de leurs prédécesseurs à un degré indécent, font généralement peu progresser la lexicographie, pérennisent des erreurs, proposent des gloses plutôt que de véritables définitions, et procèdent parfois d’une logique plus commerciale que scientifique. Dans ce contexte, le besoin d’outils fondés sur des méthodes modernes, et un réexamen minutieux des textes anciens, est plus que nécessaire, mais représente naturellement un travail herculéen.

Les éditeurs du Cambridge Greek Lexicon (CGL) se sont attelés à cette tâche immense ces 20 dernières années. Le résultat consiste en deux volumes de belle facture, agréables à consulter. Il ne s’agit pas d’un dictionnaire sensé couvrir l’ensemble de la langue, mais d’un lexique, ce qui signifie qu’une sélection s’est opérée. C’est là où l’excitation première retombe un peu. Les éditeurs indiquent avoir couvert la période depuis Homère jusqu’au début du IIe s. (plus précisément, jusqu’au Vies parallèles de Plutarque, i.e. 100-120 AD, cf. p.vii). De ce fait, on serait en droit d’attendre une prise en compte de  l’ensemble des lexèmes du NT, mais ce n’est hélas pas le cas. Par exemple ἁρπαγμός y est absent, quoiqu’il figure dans le NT (c. 60-62 AD au plus tard pour l’épître aux Philippiens). On en comprend la raison en consultant le corpus des oeuvres citées dans le lexique : pour le NT, seuls les Évangiles et les Actes ont été pris en compte (cf. p.xv et xvii ; d’après le texte du NA28). Pour la LXX, rien. Cela ne signifie pas que le CGL sera totalement inutile pour la LXX, puisque nombre de vocables chez des auteurs classiques se trouvent aussi dans la LXX.

Il faut donc aborder le CGL pour ce qu’il est : un outil complémentaire, destiné aux études classiques, et qui peut éventuellement avoir un intérêt, par sa méthode nouvelle, pour les études bibliques. Ce ne sera toutefois pas la panacée ; l’ouvrage devra faire son nid parmi de grands noms, spécialement le BDAG, le GE, le LEH, le LSJ et le GELS pour ne citer que les plus connus. Je propose dans ce qui suit de donner un échantillon de ce lexique, en le comparant avec les trois dictionnaires/lexiques qui lui sont le plus proches : le BDAG, le LSJ et le GE, et ce pour le verbe ἡγέομαι.

CGL I, 656-657 LSJ 763 BDAG 434

GE 901-902

Le premier constat qu’on peut faire est que le CGL est plus concis, plus lisible que ses pairs… car il est beaucoup plus succinct. Cela s’explique en grande partie en raison de son choix de ne pas donner de référence exacte : seul est mentionné le nom de l’auteur où figure un sens allégué. Il n’y a pas non plus d’exemples d’illustration. On est donc, d’emblée, dépaysé, pour ne pas dire décontenancé – car il faut faire confiance à l’éditeur…

Pour le verbe ἡγέομαι le CGL fournit 6 sens :

1. lead the way, act as guide ; take the lead in, lead
2. take the lead, play the leading role
3. lead, be at the head, be in command
4. be in power, rule, be in control, hold the hegemony
5. lead, guide; lead, invite
6. consider, believe, think

Le LSJ, beaucoup plus touffu (772 mots) et fourmillant d’exemples divisés à l’envi, en propose 4 :

1. precede, to go before on the way, drive, to be antecedent, leading principle, to be one’s leader in, advanced
2. lead, command, rule, have dominion, abbess, principal
3. believe, hold, hold or regard, to believe in
4. pass. being led

Le BDAG, raisonnablement dense (608 mots), propose sobrement 2 définitions :

1. to be in a supervisory capacity, lead, guide
2. to engage in an intellectual process, think, consider, regard

Quant au GE, le plus complet de tous (1048 mots), il propose 3 sens :

1. to guide, lead, go before ; to be antecedent or prior, to precede
2. to lead, command ; to have the power or supremacy, rule, have dominion; to be at the head, direct, preside
3. to believe, regard, hold, think; to esteem, regard; to deem necessary, think fit

Ce bref échantillon permet de formuler les remarques suivantes (qui ne valent que pour ἡγέομαι) :

  • c’est le CGL qui est le plus succinct, mais c’est aussi le lexique qui donne le plus de sens différents au verbe ἡγέομαι,
  • le CGL a, comparé au LSJ et au GE, une bonne lisibilité,
  • la valence du verbe est plus clairement compréhensible dans le CGL,
  • le CGL ne remplit pas vraiment a promesse de proposer de véritables définitions, contrairement au BDAG.

Concernant la première remarque, on peut souligner – à décharge – que le CGL indique en début d’entrée : « There are two basic senses: (1-5) lead, (6) consider ». Cela vaut aussi pour le GE, qui, quoique très touffu à la manière du LSJ, possède un encart grisé en début d’article qui permet d’aller à l’essentiel de la même manière. On est malgré tout surpris de cette prolifération de sens. Pour la comprendre, il faut se reporter aux indications des éditeurs : « Entries are organised no primarly according to chronological or grammatical criteria, but according to meaning, with a view to showing the developing senses of words and the relationships between thoses senses. » Cet objectif me laisse sceptique car il suppose un travail inouï, et son intérêt concret (par exemple pour des traducteurs qu’importe peu l’histoire du sens d’un mot) me paraît limité ; dans les faits, la perception du « développement du sens » d’un vocable et les diverses « relations » d’un sens à l’autre seront plus subjectives qu’objectives (car pour parler objectivement il faudrait une étude de fond pour chaque lexème, ce qui n’est pas réalisable, même en 20 ans). Pour le cas de ἡγέομαι, les nuances ou différences dans les rubriques 1-5 sont peu évidentes.

Dans le cas du verbe ἡγέομαι, la définition la plus efficace reste, et de loin, celle du BDAG. Non seulement les deux principaux sens sont clairement mis en relief, mais de plus une réelle définition est proposée. Le LSJ reste incontournable pour les points de détail ou comme clé d’entrée dans un corpus choisi d’exemples, de même que le GE et pour les mêmes raisons, lequel ne démérite pas à la fois pour sa clarté (encart initial), et son exhaustivité. La plus touffue et imbuvable est sans conteste celle du LSJ. Et la plus concise, quoique très compartimentée, celle du CGL.

En somme le CGL apparaît, pour les personnes souhaitant s’en servir aux fins d’études bibliques (ce qui est le détourner un peu de son usage premier), comme un outil complémentaire et intermédiaire. Ce n’est pas un lexique avancé, et il présente quelques inconvénients fâcheux comme l’absence de citations de ses sources exactes, et son étendue, osons le mot, réduite (on aimerait d’ailleurs bien savoir le nombre de lexèmes retenus). Mais il a des qualités importantes, à savoir sa (relative) indépendance de la tradition lexicographique commune (à vérifier à l’usage, mais à première vue perceptible), et son exergue sur les constructions grammaticales. Sa concision en fait outil de consultation rapide, plus complet et moderne que l’Intermediate LSJ, moins exhaustif bien entendu que le LSJ, mais beaucoup efficace par sa clarté.

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Mar 16 21

Nouveaux fragments grecs (Nahal Hever)

by areopage

La nouvelle est en train de faire le tour du monde : l’Israel Authority Antiquity a annoncé ce mardi 16 mars avoir mis au jour de nouveaux fragments des manuscrits de la mer Morte. Il s’agit en l’occurrence d’environ 80 fragments des douze petits prophètes (notamment Zacharie 8.16–17 et Nahum 1.5-6), datés du tournant de notre ère. Ils font probablement partie d’un manuscrit bien connu le 8HevXIIgr (publié dans le DJD 8 ; cf. ici) qui a la particularité de transcrire le nom divin en paléo-hébreu, et que l’on considère comme témoin d’une « révision hébraïsante » :

Les fouilles visent à préserver le secteur des pilleurs d’antiquités, comme celui que vous pouvez apercevoir sur ces images 😉

Les archéologues ont par ailleurs sorti de terre divers artéfacts très anciens (paniers), ainsi qu’un squelette d’enfant (d’où le nom de la « cave des horreurs » car on y avait déjà trouvé bon nombre d’autres restes humains), et quelques objets de l’époque de la révolte de Bar Kokhba (132-136 AD).

Sources : The Times of IsraelLe MondeAPNewsETC – INN

Mar 14 21

UBS MARBLE : SDGNT/SDBH

by areopage

C’est un problème bien connu des exégètes : les gloses proposées dans les dictionnaires de grec ou d’hébreu/araméen bibliques sont un pis-aller. D’une langue à l’autre, les « mailles » ne correspondent pas nécessairement et l’usage des gloses est de ce fait problématique à bien des égards : Lee, A History of New Testament Lexicography (2003) l’a bien montré pour le NT, et c’est bien entendu valable pour l’AT. Pour pallier à cette insuffisance, le seul moyen est de produire un réel dictionnaire : c’est-à-dire un ouvrage proposant des définitions plutôt que des équivalents de traduction plus ou moins contestables.

   Louw et Nida, en pionniers, ont publié le fameux Greek-English Lexicon of the New Testament based on semantic domains (1988), qui a été la première tentative en ce sens. Ce n’est pas l’alpha et l’oméga des dictionnaires de grec biblique, mais son approche va dans le bon sens et est restée pratiquement sans équivalent. On ne peut guère mentionner que deux initiatives comparables, mais de moindre ampleur : le Dictionnaire grec français du Nouveau Testament (2016, 2e éd.) de Cochrane (bien plus modeste), et une série de fascicules parus sous la houlette de l’Université de Cordóba et dirigés par J. Mateos et J. Peláez, Diccionario Griego-Espanol del Nuevo Testamento (2002 ss) (en cours et bien loin d’être terminé). Les auteurs ont l’ambition de proposer une méthode scientifique d’analyse sémantique ; ils l’ont décrite dans deux ouvrages, qui ont été traduits en anglais et réunis dans le volume New Testament Lexicography (2018). C’est une méthode assez sophistiquée, et ingénieuse, qui a un mérite notoire : sortir de l’approximatif et de l’arbitraire. Pour l’hébreu, la seule initiative en ce sens est celle initiée en 2000 et dirigée par de Blois, Semantic Dictionary of Biblical Hebrew.

   Pour l’hébreu on connaissait donc le Semantic Dictionary of Biblical Hebrew (SDBH) depuis quelques temps déjà, puisque l’UBS l’avait mis en ligne, le mettant à jour au fur et à mesure de sa progression. Or voilà qu’un projet dit MARBLE, Modular Aggregation of Resources on the Bible, a eu la bonne idée d’y adjoindre le Louw-Nida (sous l’appellation : Semantic Dictionary of the Greek New Testament, SDGNT), en profitant de l’occasion pour moderniser significativement l’interface, et, oh bonheur, d’en livrer une version française relativement bien aboutie !

Le SDGNT se consulte soit directement depuis le texte biblique du Nouveau Testament, soit depuis un encart dédié. On remarquera avec joie que l’interface propose en fait le texte grec de l’UBS4 ainsi que le texte français de la NBS lemmatisés. Un survol du curseur sur le texte grec ou français déclenche la surbrillance (en rouge) du terme grec/français parallèle. La lemmatisation est de bonne qualité et n’est pas fondée sur les numéros Strong comme trop souvent, mais bien sur les lemmes.

Le NT se parcourt par chapitres, et l’outil propose parfois de visualiser des images en lien avec le passage en cours. Par exemple en Eph 3.1 il est possible de consulter un visuel en rapport avec l’apôtre Paul.

Cette fonctionnalité n’est pas sans rappeler l’ouvrage édité par l’UBS, R. Pritz, The Works of Their Hands – Man-made Things in the Bible (2009) qui vise à munir les traducteurs d’informations pratiques sur les realia des temps bibliques. Outil à ne pas négliger !

Il est aussi possible de consulter le SDGNT directement. Pour cela il faut passer par l’onglet Rechercher, puis saisir le mot grec en Unicode.

Et là, merveille ! Il s’agit d’une définition du Louw-Nida, en français. On peut alors cliquer sur le domaine principal ou le sous-domaine (ici « Musical Instruments » qui n’est pas traduit) pour explorer les différents termes d’un même champ sémantique. La recherche directement par domaines sémantiques ne semble pas fonctionner en français, mais elle est disponible en anglais.

C’est le même principe qu’avec le SDGNT ; l’outil propose en plus l’analyse morphologique.

Cet outil extrêmement réjouissant n’est hélas pas complet. Lorsqu’une entrée manque, seule l’analyse morphologique est fournie. Le système de surbrillance permet aller de déterminer un sens de base.

Le texte biblique est de même relié à des visuels.

C’est aussi le cas du Dictionnaire lui-même, par ex. pour les termes גמל et קב.

On ne peut que souhaiter longue vie et prospérité à cet outil extraordinaire. Il constitue pour moi la substantifique moelle de ce que doit être une consultation biblique profitable : une connexion directe entre le sens lexical des termes et les realia qu’ils désignent.

Nov 8 20

A Biblical Hebrew & Aramaic Lexicon (Matheus, 2020)

by areopage

   Comme il n’y a pas tant de dictionnaires d’hébreu biblique sur le marché, la sortie d’un nouvel ouvrage suscite toujours une certaine curiosité. En l’occurrence l’éditeur GlossaHouse vient de faire paraître l’ouvrage de Frank Matheus, A Biblical & Aramaic Lexicon (GlossaHouse, 2020), qui est la traduction de l’ouvrage allemand PONS Kompaktwörterbuch Althebräisch-Deutsch (Pons GmbH, 2015). J’ai déjà présenté un des titres de cette maison d’édition spécialisée dans les langues bibliques, à savoir le petit manuel de vocabulaire visuel According to their kinds, et j’avais évoqué leur série sur les livres bibliques illustrés que je n’ai pas eu l’occasion de présenter formellement, mais qui est d’un réel intérêt (aussi bien ludique que pédagogique). C’est ce même éditeur qui propose le Koine Greek Grammar de F. Long, que j’ai également signalé dans un précédent billet.

Frank Matheus’s A Biblical Hebrew and Aramaic Lexicon (BHAL) is a comprehensive dictionary based upon his PONS Kompaktwörterbuch Althebräisch-DeutschBHAL utilizes modern lexical approaches, is extremely clear, and offers efficient access to the information that users need. With nearly 10,000 entries, BHAL covers the entire biblical vocabulary, including the Aramaic portions. Moreover, it offers numerous forms that help the user to find the word she or he is looking for quickly in its specific grammatical form.

   Ce nouveau dictionnaire hébreu/araméen – anglais est destiné à une consultation rapide et prétend avoir bénéficié d’une approche lexicale moderne. Les sources utilisées incluent effectivement les références lexicographiques du moment (cf. p.viii), où cependant, curieusement, les ouvrages de Clines manquent à l’appel (DCH, CDCH). L’objectif annoncé est de fournir de manière exhaustive mais simple l’ensemble des termes figurant dans l’Ancien Testament (hébreu et araméen), soit un peu moins de 10 000 mots. Sont également fournies les différentes formes d’un mot, surtout les verbes, mais aussi les noms suffixés, en vue d’aider le lecteur à retrouver le mot recherché. Mais cet objectif est étonnant dans la mesure où les formes ne sont pas ventilées au fil du lexique, mais sous la rubrique seule du lemme ; si bien que les formes ne se consultent qu’une fois la racine trouvée. Ces formes ne servent donc pas à retrouver une racine, mais plutôt à informer sur les différentes flexions et leur nature.

   La présentation est claire et aérée. La police de caractère utilisée n’est pas la plus gracieuse qu’on connaisse mais reste parfaitement lisble. L’ouvrage ne présente en fait pas de grande originalité, son but premier semble être la praticité pour les apprentis hébraïsants (i.e. trouver rapidement une glose relativement fiable). Quelques entrées discutent les difficultés de traduction, les difficultés textuelles, ou fournissent des données à caractère encyclopédique (notice précédée d’un <i>) – et ce sera là, à mon avis, la seule particularité de ce manuel.

   Pour vous donner une idée, je le compare avec le DHAB de Ph. Reymond, et le CHAL de W.L. Holladay.

Sens : BHAL – DHAB – CHAL

ברא

ידע

   

חסד

תנה

   Comme on peut le constater, le BHAL est plus concis que les deux autres, mais on y trouve l’essentiel. Difficile de dire, sans l’avoir pratiqué longuement, quelle sera la place de ce nouveau dictionnaire. Personnellement je lui préfère largement le CHAL et le DCH, plus complets et tout aussi maniables. Il se rapproche du DHAB, mais ce dernier semble un peu complet là-encore. Cet outil vaudra donc pour une consultation simple et rapide.

   On aura remarqué que pour le vocable חסד, cet outil perpétue, discrètement mais quand même, le transfert de totalité illégitime consistant à proposer, parmi les différentes gloses, celle de « fidélité ». Or la lexicographie « moderne » (qui n’a de surcroît rien découvert par rapport à la tradition lexicographique antérieure) a montré que cette méprise procède d’une erreur méthodologique : le sens de fidélité est importé de l’expression חסד ואמת (cf. χάρις καὶ ἀλήθεια), « grâce et vérité » (= bonté fidèle, en quelque sorte). Mais le vocable חסד seul n’implique en aucun cas de la « fidélité », il désigne plutôt la « grâce », la « bonté », la « faveur », la « bienveillance » ou encore l’ « amour » (voir Romerowski 2011 : 253-265 et 1990 : 89-103). Pour le terme חסד, et sans doute pour beaucoup d’autres, le BHAL hérite donc d’une tradition récente et parfois contestable. Cette bévue rappelle, s’il le fallait, que les dictionnaires linguistiques sont – presque toujours – le produit de la tradition bien plus que d’un travail ab ovo (sur ce point, voir la passionnante étude de Lee, A History of New Testament Lexicography 2003 sur la lexicographie néotestamentaire, qui vaut aussi pour l’AT).

Nov 5 20

Logos 9

by areopage

Difficile de passer à côté si vous êtes connecté(e) aux réseaux sociaux… Logos vient de publier sa neuvième version en grande pompe. Les reviews étant déjà nombreuses en ligne (voir plus bas), je ne mentionnerai que les nouveautés qui me sont les plus utiles au quotidien.

Factbook

La base de données du Factbook a été multipliée d’un facteur dix – et cela se voit. On constate d’emblée que la recherche de termes en langues originales y devient facilement possible. On peut également lancer une recherche depuis le français (mais l’ensemble n’est pas encore homogène). En fait l’outil a été amélioré significativement avec pour objectif d’en faire le cœur de Logos, la porte d’entrée d’une première recherche.  Dans cette perspective, sa consultation s’effectue désormais non seulement depuis l’encart de recherche principal en page d’accueil (le volet de suggestion classe de plus les résultats par outils disponibles)…

…mais aussi depuis les versions bibliques. Il suffit pour cela de cocher l’icône Factbook (en « français » Tout-Savoir). Les termes référencés sont alors soulignés. Un survol permet un premier niveau d’information, et un clic lance l’outil. Détail amusant et même fascinant quand on y pense (tant cela présuppose un travail gigantesque sur le texte), comme chacun des mots est relié à des « entités » (lieu, place, objet…), même une référence indirecte pointe vers l’article approprié du Factbook (ex. « renard » en Luc 13.32 pointe vers Hérode Antipas).

 

Dans le cas d’un livre biblique, le Factbook va encore plus loin, puisqu’il propose un outil (discret mais efficace) nommé « Guide sur un livre de la Bible » qui classe par thématique les ressources disponibles au sein du logiciel.

Graphiques de résultats

Plus modernes, les graphiques permettent de visualiser les résultats d’une recherche simple ou complexe. Le nombre de déclinaisons et d’options est assez impressionnant, et surtout, il est désormais possible de connaître précisément la proportion réelle compte tenu de la longueur de chaque livre (le nombre d’occurrence élevé d’un terme dans un gros corpus n’étant pas forcément significatif comparé à un nombre plus modeste dans un tout petit corpus) :

  

 

Bible Books Explorer

Bible Books Explorer permet de visualiser les données essentielles de chaque livre biblique : statistiques (nombre de chapitres, versets, lemmes, racines, hapax…), date de composition, événements, type de contenu, principaux lieux, personnages. La masse de données collectées est proprement hallucinante. Pour les dates de composition, l’outil ratisse large et consulte toutes les bibles et tous les manuels discutant de la datation, ce qui permet, en un clin d’œil (et si facilement !), de connaître les propositions hautes et basses, avec la référence.

Cela va plus loin encore, puisqu’il est possible d’explorer l’intertextualité, à savoir les citations, les allusions et les échos que les livres du NT font à l’AT. Par exemple pour l’épître aux Philippiens, on peut découvrir les citations scripturaire (aucune), les allusions (quelques livres bibliques dont Isaïe), et les échos (Isaïe). On peut ensuite se demander par quels livres du NT Isaïe est cité… etc.

Counseling Guide

Cet outil Counseling Guide, pas très heureusement traduit Guide de relation d’aide, met à disposition des thématiques liées à l’encouragement et le réconfort en puisant, là-encore, dans toutes les ressources disponibles de manière structurée. Les mots sont tantôt disponibles en français, tantôt en anglais. Les sujets sont organisés par concepts, ce qui permet d’approfondir efficacement une thématique à partir d’un simple mot-clé au départ.

   

Guide de Passage

La rubrique Commentaires du Guide de Passage a été relookée pour plus de lisibilité, avec la possibilité de classer les ressources par titre, auteur ou genre. Le repérage d’un commentaire particulier devient beaucoup plus facile.

 

Un autre outil fort intéressant nommé Concepts culturels permet de parcourir thématiquement plus de 1000 sujets (80 000 mots-clés).

Research Lexicons

Peu mise en avant, cette nouveauté est pour moi la plus excitante et de loin. Elle capitalise sur le Bible Sense Lexicon pour proposer, pour le NT grec, l’AT hébreu/araméen, et de manière plus restreinte l’AT grec, des dictionnaires inédits : classement et illustration des sens, références dans de nombreux corpus.

  • Lexham Research Lexicon of the Greek New Testament

Les entrées comportent : la définition (glose) du terme, son usage décomposé par sens avec quelques exemples d’illustration depuis une version interlinéaire, les occurrences dans la LXX et dans des corpus classiques, et, plus original, la discussion du terme dans des commentaires (base consultée : 8300 commentaires !) et revues (base : 3700 revues !) de référence (outil encore en phase d’amélioration).

 

  • Lexham Research Lexicon of the Hebrew Bible

  • Lexham Research Lexicon of the Aramaic Portions of the Hebrew Bible

  • Lexham Research Lexicon of the Septuagint

Rick Brannan concepteur de ces outils les présente sur une page de son blog : Logos 9 : Lexham Research Lexicons.

Autres nouveautés

Les autres nouveautés concernent surtout la préparation des sermons, avec l’amélioration du Sermon Builder, et la création d’un nouvel outil facilitant la préparation et la gestion des sermons : Sermon Manager. Des petits « gadgets » sont à signaler : le « Dark Mode » bien connu des développeurs, et la possibilité de basculer d’un compte Logos à un autre. Les Notes permettent par ailleurs d’incorporer des visuels ; il est aussi possible de créer des plans de lecture pour n’importe quel ouvrage, et ce très facilement. Par ailleurs, et c’est loin d’être négligeable, l’application web et les applications mobiles ont été grandement améliorées, notamment pour la rapidité, la recherche, et l’incorporation du Factbook. Pour le détail des nouveautés : Logos 9.

Autre nouveauté : un nouveau manager des produits français, Francis Rouvinez (voir le Blog français de Logos), a été engagé par Logos, avec pour objectif le développement de Logos en français. On peut donc espérer un nouveau départ en la matière, avec, je l’espère, un élargissement significatif du catalogue, et davantage de ressources académiques.

En résumé

Parvenu à un tel niveau d’excellence, le logiciel biblique Logos ne connaît pas de révolution majeure lors de ses mises à jour de version. Ce n’est pas la révolution copernicienne à chaque nouveauté, car le logiciel, du moins pour son contenu, est très régulièrement mis à jour. En termes de fonctionnalités, rien de fondamentalement révolutionnaire. On apprécie l’amélioration et l’intégration significative du Factbook, ainsi que les librairies de ressources nouvelles qui vont avec. En fait c’est un tout : ce sont les ressources + les outils nouveaux ou améliorés qui créent une évolution sensible qui fait que l’investissement en vaut la peine. Bien entendu tout cela n’a de sens que si votre librairie est suffisamment conséquente. En tout cas l’éditeur Lexham me paraît aller dans le bon sens, et propose très souvent des titres innovants, d’excellente facture, et surtout, parfaitement intégrés à l’écosystème Logos. Si l’application mobile (que j’utilise sur iPad/iOS) est devenue vraiment intéressante (mais toujours moins que celle d’Accordance), le logiciel fixe continue d’être un peu lourdaud, en mise à jour et indexation quasi permanente (parmi les 4091 ouvrages de ma librairie, il y en a toujours une petite dizaine ou vingtaine qui trouvera à se mettre à jour, ralentissant ainsi et la recherche en cours, et le PC tout entier). En tout cas il n’a pas la réactivé d’Accordance 13 et ne constitue pas, pour moi, le premier endroit pour effectuer une recherche ou une consultation simple (Accordance ou Bible Parser s’y prêtent bien mieux). En revanche il rattrape son retard dès qu’il s’agit de mener une étude un peu plus poussée (à titre d’exemple, sa lemmatisation du corpus grec de Perseus, même imparfaite, est un atout majeur sur Accordance; sans parler des Guides exégétique ou de passage qui donnent accès à une multitude d’informations inégalée). Il vaut donc d’investir dans ce logiciel, et la version 9 en est une belle occasion.

Pour en savoir plus : Site officielVidéos : New Features in Logos 9 | Logos 9 Bible Software Review | Logos 9 : new features and how to use them | Overview of New Features in Logos 9 Bible Software | Blog : Seeking the Kingdom : Logos 9 is here | Et en bonus : le livre gratuit du mois, LogosVerbum

Nota : cette review n’est le fruit d’aucun partenariat et ne me rapporte rien, hormis une certaine satisfaction à présenter un logiciel aussi puissant 😉

Sep 2 20

Rendering the Divine Name in Romans 10:13 (Span et al. 2020)

by areopage

   J’ai déjà longuement évoqué la traduction de Rom 10.13 dans un précédent billet. A mon avis il est indispensable de bien comprendre pourquoi l’hypothèse d’un tétragramme dans ce passage particulier – et dans les épîtres pauliniennes plus généralement – n’est pas crédible. A défaut, la christologie du Nouveau Testament peut devenir totalement hermétique. Bien que partisan de l’hypothèse de G. Howard (1977), dans une certaine mesure, mon étude de 2007 était déjà parvenue à la conclusion que le nom divin devait plutôt avoir été l’apanage des toutes premières copies non gentiles des Évangiles, des Actes, et de la Révélation (2007 : 302, 306). C’est que, sous la plume paulinienne, les citations de l’Ancien Testament prennent un tour des plus théologique, qu’il ne faudrait pas minimiser.

   Dans le visuel ci-dessus je reproduits Rom 10.13 dans deux traductions, The Scriptures (TS, 2009) et New World Translation of the Holy Scriptures (NWT, 2013) qui toutes deux insèrent le nom divin dans ce verset, la première en hébreu, sous la forme יהוה et la seconde par le nom propre Jehovah. Je n’avais cependant pas remarqué un petit « détail » dans la NWT : le nouveau paragraphe en Rom 10.11. Travaillant principalement avec une version électronique qui ne reproduit pas la mise en page, ce détail m’avait échappé. Enfin détail. Il s’agit d’un choix des traducteurs qui est – pour le moins – contestable. En effet il tente de rompre l’unité de tout le passage de Rom 10:9-15 dans lequel le référent principal est Jésus.

Rom 10:9-15 dans la NWT (Source).

 Span, A.T., Rochester, S.T. & Van Rensburg, F.J., 2020, ‘Rendering the Divine Name in Romans 10:13’, In die Skriflig 54(1), a2560. (2020) (voir ici), reviennent sur ce passage, en considérant les facteurs documentaire et contextuel. Sans surprise leur conclusion est la suivante (je souligne) :

An original Tetragrammaton lacks documentary and contextual support in Romans 10:13. However, the application of a Divine Name passage to Jesus through the κύριος predicate has great significance. The high honours ascribed to Jesus were not the product of later scribal corruption, but form an integral part of Paul’s argument. Jesus is ‘Lord’ in the highest sense possible, and his connection to the Divine Name in Romans 10:13 is unmistakable.

Bien que cette étude s’intéresse peu à la méthode midrashique de Paul, elle en cerne certains aspects, et notamment le recours christologique à l’AT, et recoupe donc bien ma propre analyse. L’étude vaudra surtout pour sa contribution sur une analyse des thèmes théologiques développés par Paul (Christ comme pierre d’achoppement et moyen de salut), et la mise en exergue des éléments contextuels permettant d’affirmer l‘unité de Rom 10:9-15 (ce qui me paraissait évident, encore faut-il le dire et le démontrer).

 

Juin 27 20

4 Évangiles – Les Films (en ligne)

by areopage

   J’ai évoqué en décembre dernier la sortie du coffret des DVD 4 Évangiles – Les Films, aux Éditions Bibli’O. Ils sont désormais disponibles en ligne gratuitement sur le site Bible.is, un un formet des plus pratiques. Il est ainsi possible, chapitre par chapitre, et même péricope par péricope, de visualiser une scène des quatre évangiles.

   Voici pour exemple Matthieu, chapitre 11. Notez que l’outil propose aussi un passage controversé comme le pericope adulterae, en Jean, chapitre 8. Si je ne suis pas un grand amateur de la version Parole de Vie, très « dynamique », trop peut-être, elle a du moins l’avantage d’être agréable à entendre. Ces vidéos permettront de trouver facilement un passage, et peut-être aussi, de capter quelques détails propres à faciliter l’exégèse d’un verset. Le site propose par ailleurs bien d’autres ressources visuelles et sonores, dans une multitude langues.

Juin 10 20

Les peaux de vache de Qumrân (Anava et al. 2020)

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   Une étude publiée le 2 juin 2020 dans le magazine Cell (Anava et al., 2020, Cell 181, pp.1-14) vient d’apporter un nouvel éclairage à la question controversée de la provenance des manuscrits dits de la mer Morte.

The discovery of the 2,000-year-old Dead Sea Scrolls had an incomparable impact on the historical understanding of Judaism and Christianity. “Piecing together” scroll fragments is like solving jigsaw puzzles with an unknown number of missing parts. We used the fact that most scrolls are made from animal skins to “fingerprint” pieces based on DNA sequences. Genetic sorting of the scrolls illuminates their textual relationship and historical significance. Disambiguating the contested relationship between Jeremiah fragments supplies evidence that some scrolls were brought to the Qumran caves from elsewhere; significantly, they demonstrate that divergent versions of Jeremiah circulated in parallel throughout Israel (ancient Judea). Similarly, patterns discovered in non-biblical scrolls, particularly the Songs of the Sabbath Sacrifice, suggest that the Qumran scrolls represent the broader cultural milieu of the period. Finally, genetic analysis divorces debated fragments from the Qumran scrolls. Our study demonstrates that interdisciplinary approaches enrich the scholar’s toolkit. [Source]

On avait tout envisagé : de la composition ou la copie sur place à l’importation de l’extérieur de la communauté, de la bibliothèque propre à la secte au dépôt précipité de textes pour les préserver des ravages de la guerre des Juifs contre les Romains en 66-73 AD. Pour « jeter un éclairage scientifique sur un débat théologique » (source), une équipe internationale de chercheurs, menée par O. Rechavi, a donc analysé l’ADN de fragments de ces manuscrits. Étude longue et délicate : il a fallu sept ans, et encore, 13 textes seulement ont été passés au peigne fin (sur les 900 manuscrits et 25 000 fragments que compte ce corpus).

Nous avons découvert en analysant des fragments de parchemins que certains textes ont été écrits sur des peaux de vache et de moutons alors qu’auparavant nous estimions que tous étaient écrits sur des peaux de chèvres – Pnina Shor (IAA) [source]

Ainsi les manuscrits ne viennent pas tous du désert ont ils ont été trouvés (où l’on trouve peu de vaches, n’est-ce pas), et ce point est d’une grande importance pour caractériser l’état du texte biblique entre le II/IIIe s. av. JC et le Ier s. ap. JC.

En particulier des fragments (livre de Jérémie) qu’on pensait appartenir à un même manuscrit se sont avérés de provenance différente (les uns composés sur des peaux de chèvre, et les autres sur des peaux de vache).

The different animal source of the Jeremiah scrolls (with 4Q71 and 4Q72a deriving from sheep and 4Q70 and 4Q72b from cow; Figure S3A; Table S5) was shown above to stand in relation to their textual diversity (as 4Q71 and 4Q72a match the short text of the Septuagint, 4Q72b matches the long text of the Masoretic tradition, and 4Q70 reflects an originally independent textual tradition brought closer to the long text). This leads to the conclusion that they represent not only a secluded sect but, rather, the broader cultural milieu of Judea in the Second Temple period. Our analyses of variations in the nuclear genome suggest that a similar pattern of textual plurality applies generally to other scrolls as well because some of them can be identified as brought from elsewhere. Anava et al. 2020 : 9

Or provenance et type de texte (affinités avec la Septante, le texte massorétique, ou tradition indépendante ; voir ici) sont de nature à éclairer, non seulement l’histoire du texte biblique, mais aussi le judaïsme de l’époque du Second Temple. Ainsi l’explique le professeur Mizrahi :

Since late antiquity, there has been almost complete uniformity of the biblical text. A Torah scroll in a synagogue in Kiev would be virtually identical to one in Sydney, down to the letter. By contrast, in Qumran we find in the very same cave different versions of the same book. But, in each case, one must ask: Is the textual ‘pluriformity,’ as we call it, yet another peculiar characteristic of the sectarian group whose writings were found in the Qumran caves? Or does it reflect a broader feature, shared by the rest of Jewish society of the period? The ancient DNA proves that two copies of Jeremiah, textually different from each other, were brought from outside the Judean Desert. This fact suggests that the concept of scriptural authority — emanating from the perception of biblical texts as a record of the Divine Word — was different in this period from that which dominated after the destruction of the Second Temple. In the formative age of classical Judaism and nascent Christianity, the polemic between Jewish sects and movements was focused on the ‘correct’ interpretation of the text, not its wording or exact linguistic form. [source]

Prof. Oded Rechavi (à gauche) et Prof. Noam Mizrahi.

Si des formes différentes du livre de Jérémie ont été importées à Qumrân, on en déduit notamment : 1) que ces formes diverses du texte ne sont pas propres à la secte, 2) qu’elles caractérisent un judaïsme plus large, et 3) que l’interprétation (sectaire ou non) comptait plus que l’exacte lettre (puisqu’elle différait chez les uns et chez les autres).

   L’étude suggère un constat comparable avec les fragments des Chants pour l’holocauste du sabbat (4Q403), oeuvre mystique très populaire à Qumrân dont on pouvait se demander si elle était une idiosyncrasie qumrânienne (11 copies trouvées, ce qui est plus que certains livres bibliques) : « The fact that only Mas1k belongs to haplogroup A wherease the Qumran copies of the work belong to haplogroup B suggests that the work was known beyond Qumran caves » (p.10). Comme on le voit les résultats de cette longue, fastidieuse et très-technique analyse sont très prometteurs, car ils pourront sans doute lever le voile sur la provenance (voire le « milieu ») des manuscrits, mais aussi, pourquoi pas, questionner de précédentes reconstitutions.

   Jusqu’à présent, ce qu’on appelle la QSP (Qumran Scribal Practice), la Pratique Scribale de Qumrân, était caractérisée par des informations essentiellement calligraphiques et linguistiques (cf. p.9 et Tov 2004). On pourra désormais y ajouter, avec prudence et surtout patience, la paléogénomique.

En savoir plus : Étude originale : en ligne, PDF | Info chrétienne | RTBF | France Info | Times of Israel | The Jerusalem Post | Libération | Science Daily | Live Science | AF-Tel Aviv | Géo | Breakingnews | Science Daily

Mai 27 20

Bearing YHWH’s Name at Sinai (Joy Imes, 2018)

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   Bearing YHWH’s Name at Sinai – A Reexamination of the Name Command of the Decalogue (Bulletin for Biblical Research Supplement 19, Eisenbrauns, 2018) de Carmen Joy Imes, est le fruit d’une thèse de doctorat soutenue au Wheaton College en 2016, sous la direction de Daniel I. Block et Sandra L. Richter.

Encore une monographie sur le nom divin ?

Il est vrai que le Nom suscite de nombreuses études, toutes plus passionnantes les unes que les autres. Citons parmi les plus récentes : Gertoux 2002, McDonough 2011, Shaw 2014, Willkinson 2015, Surls 2017, Furuli 2018, Evans 2019 (voir ici la thèse de 2006). Il en est quelques-unes dont je n’ai pas encore pris connaissance (oui, les prix sont souvent dissuasifs et tancent les ardeurs) : Lepesqueux 2019 et Ben-Sasson 2019. Sans compter les travaux déjà parus sous forme de thèse, mais non encore publiés dans leur forme définitive, au premier rang desquels la magistrale étude de Meyers 2017 (la plus intéressante de toutes à mon avis), et qui paraîtra en septembre prochain. Comme on le constate, les études de abondent – et il s’agit là d’une goutte dans un immense océan – ce qui montre bien à quel point le sujet d’étude est important et passionnant.

The Name Command (NC) is usually interpreted as a prohibition against speaking Yhwh’s name in a particular context: false oaths, wrongful pronunciation, irreverent worship, magical practices, cursing, false teaching, and the like. However, the NC lacks the contextual specification needed to support the command as speech related. Taking seriously the narrative context at Sinai and the closest lexical parallels, a different picture emerges—one animated by concrete rituals and their associated metaphorical concepts. The unique phrase ns’ shm is one of several expressions arising from the conceptual metaphor, election as branding, that finds analogies in high-priest regalia as well as in various ways of claiming ownership in the Ancient Near East, such as inscribed monuments, the use of seals, and the branding of slaves. The NC presupposes that Yhwh has claimed Israel by placing Yhwh’s own name on her. In this light, the first two commands of the Decalogue reinforce the two sides of the covenant declaration: “I will be your God; you will be my people.” The first expresses the demand for exclusive worship and the second calls for proper representation. As a consequence, the NC invites a richer exploration of what it means to be a people in covenant with Yhwh—a people bearing his name among the nations. It also points to what is at stake when Israel carries that name “in vain.” The image of bearing Yhwh’s name offers a rich source for theological and ethical reflection that cannot be conveyed nonmetaphorically without distortion or loss of meaning.

L’étude de Joy Imes s’inscrit dans se cadre, et s’intéresse de près – de très près – au commandement du décalogue contenu en Exo 20.7 (cf. Deu 5.11) : לֹא תִשָּׂא אֶת שֵׁם יְהוָה אֱלֹהֶיךָ לַשָּׁוְא. On traduit généralement ce commandement (appelé NC par l’auteur pour Name Command) par : tu ne prendras pas le nom de Jéhovah ton Dieu en vain. Mais sait-on bien ce que signifie l’expression תשא שם ? C’est principalement à cette question que la copieuse étude de Joy Imes tente d’apporter une réponse, qui bouscule quelque peu la traduction conventionnelle de ce passage.

Les deux premiers chapitres abordent la question de la méthode, de l’objectif, et dressent un historique des interprétations. D’emblée Joy Imes fait remarquer que l’expression est plutôt rare et n’exprime pas forcément l’idée d’une énonciation du Nom (comme dans un serment). Ainsi l’expression נשא שם se retrouve dans un passage où il est question pour le grand-prêtre de porter le nom des 12 tributs d’Israël – c’est-à-dire de représenter la nation entière – et de bénir ce peuple destiné à devenir une « royaume de prêtres » (Exo 19.6) parce qu’il est béni et qu’il porte le nom divin en lui (Num 6.23-27).

Car il y a bien des manières de comprendre l’expression תשא שם : la première est de considérer que l’expression est elliptique : « élever le nom… » + expression sous-entendue.

Si on considère que l’expression est elliptique (il faut, pour la comprendre, sous-entendre quelques mots), divers sens émergent (cf. p.10) : élever le nom (sur la main) = jurer, élever le nom (sur les lèvres) = prononcer ou en appeler à. Avec לשוא, cela donne donc : 1. jurer faussement, 2. énoncer le nom divin futilement (de manière futile ou non nécessaire, que ce soit pour un vœu, un serment, ou de manière irrévérencieuse), 3. énoncer le nom divin avec malveillance (pour une malédiction, de la magie), 4. en appeler au nom pour de la futilité (i.e. l’idolâtrie), 5. en appeler au nom divin futilement (hors-propos ou avec hypocrisie).

Chacun des sens se recommandent, sans nécessairement s’exclure les uns les autres. En particulier l’idée de serment trompeur a largement été plébiscitée depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, car elle n’est pas sans parallèles bibliques (Lev 19.12, Exo 23.1, Psa 16.4, Psa 24.4, Hos 4.2, Zac 5.4, Jer 9.7-10 etc). Mais considérer que l’expression נשא שם signifierait « jurer par le nom » pose en fait des problèmes rédhibitoires : 1. il ne s’agit pas d’une expression consacrée figurant dans les contextes de vœux ou serments dans la Bible hébraïque, 2. on ne la rencontre pas non plus dans la littérature du Proche-Orient Ancien dans ce contexte-là, 3. le commandement du décalogue exclut explicitement tout acquittement en cas de transgression ; or Lev 6.1-7 fournit le cadre d’un acquittement pour les parjures [ici précisons quand même que le texte ne dit rien de l’emploi ou non du nom divin]. D’autres problèmes lexicaux ou exégétiques empêchent de retenir ce sens (cf. pp.22-23). Il en va de même pour le sens de prononcer/énoncer le nom divin. Bien que la révérence pour le Nom semble remonter haut dans l’histoire d’Israël (cf. p.25 et note 86), la Bible atteste sans ambiguïté que l’usage du Nom n’était pas interdit :  il était courant dans les bénédictions (Num 6.24-27), et même nécessaire dans les serments (Deu 6.13) ! En fait il convenait d’en faire « mention » (Exo 20.24) ; a contrario il fallait proscrire la mention (= la prononciation) du nom des idoles (Exo 23.13). Sur les sens d’idolâtrie ou de magie, cf. pp.31-34.

Au vrai l’expression נשא שם pourrait désigner… l’ensemble. Puisqu’un nom n’est pas nécessairement quelque chose qui est prononcé – le « nom » désigne aussi une personne et sa réputation – « élever/porter un nom » signifie alors « porter une réputation« , et dans ce cas « dire le nom » ou « jurer par le nom » sont des hyponymes d’une sens plus large : « élever/porter le nom (sur/dans sa propre personne) » = porter la réputation, représenter la personne désignée par le nom (cf. schéma p.38). Dans ce cas la tournure n’est pas elliptique, et il faut lui reconnaître un sens plein, et particulier (cf. p.39).

Cette interprétation non elliptique se trouve dans certains écrits rabbiniques (ex. b. Sabb 33a, b. Ber 6a, b. Pesah 53b ; cf. pp.38-40), mais aussi chez les premiers chrétiens  (ex. Herm. Sim. 9.19.2; 9.13.2 ; 9.28.2 ; 90.2 ; 96.2 ; 105.2 ; cf. p.41).

A partir du chapitre 3, Joy Imes entre plus avant dans la démonstration de sa thèse. En examinant à la loupe des passages comme Exo 20.7 // Deu 5.11, 2Sa 12.28, 2Sa 6.2, 1Ch 13.6, 1Ki 8.43 // 2Ch 6.33, Jer 7.9-12 (cf. Jer 7.14, Jer 7.30), Jer 32.34, Jer 25.29, Deu 28.9-10, Isa 63.19, Jer 14.7, Jer 14.9, 2Ch 7.14, Amo 9.12, Gen 48.5-6, Gen 48.16, Ezr 2.61 // Neh 7.63, Isa 43.7, Deu 7.24, Deu 26.1-2, Deu 12.5, 1Ki 23.27 et quelques autres, elle montre l’importance de bien saisir le sens d’expressions comme שם יהוה נקרא על ou לשכן שמו שם, le nom de Jéhovah est « invoqué » sur / faire résider son nom dans un lieu. Elle en conclut qu’il s’agit d’une revendication de propriété. Le peuple qui est bénéficiaire représente alors Dieu, et toute transgression rejaillit sur le nom divin, et peut le profaner (חלל את-שם ; cf. Lev 20.2-3).

C’est d’ailleurs en analysant minutieusement comment le peuple d’Israël est susceptible de profaner le nom (pp.77-85, cf. Lev 21.1, Lev 21.5-6, Lev 22.32, Amo 2.6-8, Eze 36.20, Mal 1.6-7, Lev 24.14, Lev 24.15-16, Pro 30.8-9, Psa 74.10, Isa 52.5) que Joy Imes illustre ce que signifie réellement le vocable « nom » (שם) (p.85) :

This exploration of the mistreatment of YHWH’s name sheds light on the current study. YHWH’s name (sometimes metonymic for YHWH himself or his reputation) was disparaged both inside and outside the cultic apparatus, through violations involving a range of both words and actions. Especially significant is the association between Israel’s behavior, Israel’s fate, and YHWH’s reputation. When Israel acted badly, YHWH was mocked. Perhaps the expression נשא שם לשוא participates in this field of discourse wherein the close association between YHWH and Israel put YHWH’s « name » at risk because of Israel’s covenant unfaithfulness.

A contrario, la sanctification du Nom peut résulter du bon comportement du peuple de l’alliance (cf. Eze 36.22-23 ; p.86).

Après avoir mis en lumière toutes les nuances induites par le terme שם, Joy Imes s’intéresse à la partie la plus délicate, mais aussi la plus intéressante, à savoir le sens de נשא : ou plutôt ses sens, car les emplois, idiomatiques ou non, sont assez variés : 1. élever/porter (Exo 25.14, Deu 14.24); 2. prendre (Num 16.15), 3. porter (un habit) (1Sa 2.28, 1Sa 14.3, 1Sa 22.18), 4. être l’objet d’une notion intangible (« bearing intangible objects » p.87) : porter/recevoir une bénédiction, malédiction, honneur, etc. Un autre sens relativement courant concerne le fait d’ « élever la voix » (pour parler, pousser un cri, pleurer, etc ex. Gen 21.16, Num 14.1, 2Ki 9.25, Jer 7.29, Job 27.1). Les usages idiomatiques sont quant à eux nombreux : נשא יד, נשא עיני, נשא ראש, נשא פנה, מתנשא, נשא נפש/לב, נשא נפש, נשא אשה, נשא ממלכה (cf. p.89). Pour ce qui est de l’expression au centre des investigations, נשא שם, une énonciation est en vue dans le contexte précis de Psa 16.4 (en raison du segment על-שפתי). Par contre les textes d’Exo 28.12 et Exo 28.29 montrent très clairement que l’expression seule « porter le nom », dans son sens absolu, signifie agir en représentant.

Après avoir étudié le sens que prend l’expression « porter le nom » dans la Septante, les Targums, et la Vulgate notamment, l’auteur conclut (p.100) :

In the Hebrew Bible, נשא never refers to oath taking, and never refers to speech with explicit contextual cues.

Ce ne sont ainsi ni l’usage magique, ni l’usage idolâtrique, ni les vœux non tenus qui sont en vue en Exo 20.7, mais bien plutôt l’idée de porter le nom divin en tant que représentant de Dieu parmi les nations. D’autres considérations permettent d’étayer cette analyse, comme le contexte large dans lequel figure le décalogue (chapitre 4) ou même le cas précis de la symbolique des vêtements du grand-prêtre (cf. Exo 28 ; chapitre 5, cf. pp.58sq). C’est par le peuple choisi que les nations peuvent être bénies (Gen 12.2-3), car c’est au sein du peuple choisi, du peuple de l’alliance, que réside le Nom, et ce peuple a été consacré et séparé des autres nations pour devenir un bien particulier de Dieu (Lev 20.26 ; cf. Deu 26.18-19, Deu 28.9-10).

En résumé

L’étude de Joy Imes (résumée et simplifiée dans cet autre ouvrage) ne dépareille pas la collection Bulletin for Biblical Research Supplement qui fournit, volume après volume, des études d’une impressionnante sagacité. Toujours de haute volée, extrêmement bien documentées, ces monographies permettent de faire le point sur un sujet. Celle de Surls est éminemment recommandable. Celle de Heim n’est pas sans intérêt. Celle de Evans non plus. Celle de Joy Imes, comme on la vu, questionne l’interprétation traditionnelle d’Exo 20.7 – verset pourtant bien connu, s’il en est !

On dit souvent que c’est une interprétation excessive de ce commandement qui est à l’origine du scrupule entourant la seule prononciation du nom divin. On dit aussi que les serments non tenus sont visés dans ce passage. Tout cela est possible, mais ne rend pas pleinement justice, il faut bien le reconnaître, à l’expression נשא שם.

D’abord l’usage du nom divin n’est en rien proscrit dans le Décalogue, puisqu’il y figure 8 fois (cf. Fontaine 2007 : 16). Ensuite l’idée d’un serment par le nom divin ne pose aucun problème, car la Bible même y invite (ex. Deu 6.13, Deu 10.20). L’étude de Joy Imes rappelle donc à-propos que, sans exclure ces sens possibles, l’expression נשא שם יהוה a un sens qui signifie bien davantage que prononcer le nom, ou prononcer le nom divin dans un serment mensonger, ou encore prononcer le nom divin dans le cadre d’un culte idolâtrique. Quand on y regarde de plus près, on comprend que Dieu, qui a choisi un peuple pour y placer son Nom, qui y a établi une prêtrise portant littéralement son Nom (et celui du peuple), qui considère son Nom profané quand son peuple élu n’est pas à la hauteur, véhicule par le commandement d’Exo 20.7 un précepte autrement plus important que l’usage futile ou inopérant de son Nom.

Le peuple porte le Nom, le peuple représente Dieu. Cette responsabilité est telle qu’elle ne tolère aucun écart (cf. Exo 23.21), mais porte en elle le germe d’une bénédiction sans pareille : celle de pouvoir, par son comportement vertueux, glorifier le saint Nom (Eze 36.23).

Mai 17 20

The Messiah Texts (Patai, 1988)

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   Pour les chrétiens, la question du Messie va souvent de soi. Jésus-Christ a accompli les Écritures, prouvant par-là sa messianité. Mes quelles Écritures, quels textes, quelle prophéties en particulier ? Comment s’articulent-elles ? Parlent-elles d’un roi, d’un guerrier, d’un serviteur souffrant ? Qu’en est-il au sein du judaïsme ?

Dans son ouvrage dense et pratique, Raphaël Patai livre de manière organisée et commentée les « données primaires ». Son ouvrage The Messiah Texts est un florilège des textes concernant les prophéties plus ou moins messianiques.

Following a detailed introduction to the world of messianic ideology and its significance in Jewish history, The Messiah Texts traces the progress of the messianic legend from its biblical beginnings to contemporary expressions. Renowned scholar Raphael Patai has skillfully selected passages from a voluminous literature spanning three millennia. Using his own translations from Hebrew, Aramaic, Arabic, Latin, and other original texts, Patai excerpts delightful folk tales, apocalyptic fantasies, and parables of prophetic power. All are central to the understanding of a magnificent heritage. patai also investigates the false messiahs who have appeared throughout Jewish history, the modern Messiah-influenced movements such as reform Judaism and Zionism, and the numerous reasons put forth by the various branches of Judaism as to why the Messiah has not yet appeared.

Le projet Muse vous permet d’accéder librement à ce texte : Raphael Patai, The Messiah Texts (Wayne State University Press, 1988) – ici en un seul fichier PDF.

Parmi les autres ouvrages fort sympathiques de Patai : L’amour et le couple aux temps bibliques (Mame, 1967) et Les mythes hébreux (avec R. Graves ; Fayard, 1987).

Sur le Messie, voici quelques autres monographies intéressantes, en français : Grelot, L’espérance juive à l’heure de Jésus (Desclée, 1978) ; Laperrousaz, L’attente du Messie en Palestine à la veille et au début de l’ère chrétienne (Picard, 1982) ; Dennefeld, Le Messianisme (Letouzey et Ané, 1929) ; Lagrange, Le Messianisme chez les Juifs (150 av. J.C. à 200 ap. J.C.) (Lecoffre, 1909) ; Hadas-Lebel, Une histoire du Messie (Albin Michel, 2014) ; Gaubert, L’attente du Messie chez les Juifs (Mame, 1968) ; Coppens, Cerfaux et al., L’Attente du Messie (1954)

Le projet Muse étant une mine, vous y trouverez bien d’autres ouvrages en libre-accès. Citons pêle-mêle :