Skip to content

Que signifie ἀπὸ καταβολῆς κόσμου (Matthieu 25.34, etc.) ?

by areopage on août 5th, 2013

Cette expression, ou sa variante πρὸ καταβολῆς κόσμου, figure dans un nombre appréciable de versets : Matthieu 13.35, 25.34, Luc 11.50, Jean 17.24, Éphésiens 1.4, Hébreux 4.3, 9.26, 1 Pierre 1.20, Révélation 13.8, 17.8. Les concepts théologiques qui y sont afférents sont extrêmement délicats : élection, prédestination, rédemption (→ étude thématique, cf. infra). Il est bien certain que le Nouveau Testament fait état d’élus qui partageront avec Christ une position céleste, un héritage glorieux. Mais ces élus ont-ils été désigné « avant la fondation du monde » comme certains passages le laissent entendre ? Autrement dit, Dieu a-t-il prédestiné des humains ?

Dans la parabole de Jésus, qui concerne l’héritage des disciples qui se montreront intègres, la perspective suivante est offerte : τότε ἐρεῖ ὁ βασιλεὺς τοῖς ἐκ δεξιῶν αὐτοῦ δεῦτε οἱ εὐλογημένοι τοῦ πατρός μου κληρονομήσατε τὴν ἡτοιμασμένην ὑμῖν βασιλείαν ἀπὸ καταβολῆς κόσμου.

Matthieu 25.34 : Alors le roi dira à ceux qui sont à sa droite : « Venez, (vous) les bénis de mon Père, héritez du royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde ».
Dans ce passage, il ne faut pas comprendre simplement que le royaume a été préparé pour des élus qui viendraient en leur temps, mais « pour vous ». Il faut donc poser la question subversive : pour eux nécessairement ? C’est ce que semble déclarer Éphésiens 1.4 : καθὼς ἐξελέξατο ἡμᾶς ἐν αὐτῷ πρὸ καταβολῆς κόσμου εἶναι ἡμᾶς ἁγίους καὶ ἀμώμους κατενώπιον αὐτοῦ ἐν ἀγάπῃ
Éphésiens 1.4 : de même qu’il nous a choisis, en lui, avant la fondation du monde pour que nous soyons saints et irréprochables devant lui en amour
C’est « en lui », en Christ, autrement dit grâce à la réconciliation opérée par le sacrifice de Jésus que des humains peuvent être déclarés saints et irréprochables, « sans tâches » (ἀμώμους). C’est une élection qui n’est possible que grâce à des dispositions prises par Dieu et réalisées en Christ : la rédemption (cf. Hébreux 9.26). Cependant, que faut-il comprendre par « avant la fondation du monde » ? Les noms des saints ont-ils été écrits dans le rouleau de vie depuis la fondation du monde (cf. Révélation 17.8) ?
Pour définir ἀπὸ/πρὸ καταβολῆς κόσμου, il se trouve qu’on peut s’économiser le volet théologique et dogmatique, assez complexe. Pour cela, il faut déterminer si certains passages existent où cette expression est mise sur le même plan qu’une autre, tournée différemment. Or, c’est le cas au moins en Luc 11.50-51, ἀπὸ καταβολῆς κόσμου (v.50) = ἀπὸ αἳματος Ἅβελ  (v.51), depuis le sang d’Abel. Si l’on considère le verset 49, on constate qu’aux yeux de Jésus, Abel a été un prophète, le premier des prophètes dont le sang a été versé.
Excursus : notons d’ailleurs que l’expression d’Abel à Zacharie, c’est de la Genèse – premier livre de la Bible – aux Chroniques, dernier livre de la Bible hébraïque, cf. Fontaine 2007 : 93-94, un peu comme si Jésus, voulant résumer tout le mal fait par les ennemis des prophètes, disait : de la Genèse à la Révélation ; c’est aussi un indice que le texte pouvait être cité par allusion à l’hébreu plutôt qu’au grec des Septante.
On peut donc déduire que le dessein de Dieu a été conçu pour l’humanité « avant la fondation du monde », ou en un sens, « depuis la fondation du monde », en ce sens qu’au moment où Adam et Ève ont introduit le péché dans le monde, ils ont soumis l’humanité à la futilité (Romains 5.12 et 8.20). Pour réconcilier Dieu avec le genre humain, un sacrifice sanglant – et parfait – était nécessaire (1 Corinthiens 15.3, Galates 1.4, Tite 2.14, Hébreux 1.3, 9.28, Matthieu 20.28, Jean 1.29, etc.). Peut-être Abel l’a-t-il compris (comparer Hébreux 11.4 et 12.24). Or Dieu a immédiatement pourvu (Genèse 3.15). Avant que des êtres humains puissent être soumis à une désespérante futilité, il a pourvu à leur rédemption – autrement dit, le dessein bienveillant de Dieu a été formulé avant la naissance des premiers humains. C’est pourquoi Abel et Caïn ont offert un sacrifice : se concilier Dieu n’était pas hors de propos, mais en attendant Christ, l’humanité serait soumise au système mosaïque, « ombre des choses à venir » (σκιὰ τῶν μελλόντων, cf. Colossiens 1.17 et comparer avec Romains 7.7).
C’est en ce sens qu’il faut comprendre « avant la fondation du monde » : Dieu nous a aimés le premier (cf. 1 Jean 4.19, voir aussi v.10,11). Quand Jésus est venu, ceux qui l’ont reçu ont eu l’honneur d’être appelés enfants de Dieu (Jean 1.12). Il y avait des places dans le royaume de Dieu pour ces enfants de Dieu, mais elles n’étaient pas prêtes : c’est pourquoi Jésus a pu déclarer : ἐν τῇ οἰκίᾳ τοῦ πατρός μου μοναὶ πολλαί εἰσιν εἰ δὲ μή εἶπον ἂν ὑμῖν ὅτι πορεύομαι ἑτοιμάσαι τόπον ὑμῖν; καὶ ἐὰν πορευθῶ καὶ ἑτοιμάσω τόπον ὑμῖν, πάλιν ἔρχομαι καὶ παραλήμψομαι ὑμᾶς πρὸς ἐμαυτόν, ἳνα ὅπου εἰμὶ ἐγὼ καὶ ὑμεῖς ἦτε.
Jean 14.2-3 (S21) : Il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père. Si ce n’était pas le cas, je vous l’aurais dit. Je vais vous préparer une place. Et puisque je vais vous préparer une place, je reviendrai et je vous prendrai avec moi afin que, là où je suis, vous y soyez aussi.
Les places n’étaient pas prises, elles étaient vacantes : de même pour les humains élus, l’héritage céleste n’est pas une obligation, c’est une possibilité.
Astuce : Bible Parser est moins conçu pour la théologie que pour la linguistique. Si vos recherches vous mènent sur un sujet aussi délicat que la prédestination, l’élection des saints ou encore la rédemption, voici ce que je vous suggère : après la phase d’analyse proprement dite du passage (sémantique et syntaxique) et de son contexte large (chapitre, livre, corpus biblique entier), vous pouvez, avant de vous jeter à corps perdu dans les Commentaires ou les Encyclopédies, définir une problématique. Ce sera plus simple si vous ne refaites pas la roue : pour cela, voyez comment d’autres abordent le passage que vous avez sous les yeux, et ce, via les Thèmes bibliques et le Dictionary of Bible Themes (DBT) directement intégrés au module PAR (et aussi disponibles dans Outils > RefFinder pour une recherche à blanc, ou depuis Outils Exégétiques >Thèmes).
2th2_13_thmes
Vous constaterez que des pistes vous sont suggérées. Même si vous ne voyez pas forcément les choses de la même manière, ce parcours guidé dans une sélection de versets peut vous ouvrir des horizons, ou a contrario infirmer votre sentiment, ou peut-être vous indiquer d’autres manières de comprendre les textes. Ce sera enrichissant de toute façon. Par exemple, pour 2Th 2.13, le thème 1754 aborde la notion d’héritage spirituel, le thème 1107 celui de l’élection :
theme_1107
Et de fil en aiguille, vous arrivez à la notion de prédestination, thème 2861 :
theme_2861
Quant au DBT, il est encore plus exhaustif. A titre d’exemple, voici un échantillon de l’entrée 6708 « predestination » (en ligne ici ou ici) :
dbt_6708
Vous remarquez que le texte de Matthieu 25.34 est mise en parallèle avec Jean 14.2-3 et Romains 8.30 – ce qui est pertinent, et suggestif.
Dernière astuce pour l’heure : dans le module PAR vous avez accès à Zondervan, Encyclopedia of the Bible. Cliquez sur le lien (à côté de Faune, Flore, Poids & Mesures) pour aboutir sur le site Biblegateway.com, au verset en cours (dans la version S21).
bg_2th2_13
Puis cliquez sur Show Resources pour avec accès à cette encyclopédie (qui vaut quant même la bagatelle de 219€ sur Amazon, ou 180€ dans Logos 5), et d’autres références fort utiles : Matthew Henry’s Commentary, The IVP New Testament Commentary Series, bien sûr le Dictionary of Bible Themes, Easton’s Bible Dictionary, Smith’s Bible Names Dictionary, All the Men of the Bible et Asbury Bible Commentary.
bg_eb_2th213

 

From → grec biblique

2 Comments
  1. Emmanuel permalink

    Que penser de l’expression « fondation du monde » dans ce texte ?

    « En effet, nous qui sommes venus à la foi, nous entrons dans le repos dont il a dit : J’ai donc juré dans ma colère : En aucun cas ils n’entreront dans mon repos ! Ses œuvres étaient cependant faites depuis la fondation du monde » (Hébreux 4:3)

    La fondation du monde semble ici marquer l’achèvement des œuvres de Dieu et nous savons que le couronnement de son œuvre est la création de la race humaine. La fondation du monde désignerait donc la fondation du monde des humains.

    L’écart chronologique entre une fondation du monde par l’introduction du péché ou par la naissance d’Abel comme le pensent certains et une fondation du monde par Dieu est minime mais entre les deux il y a le péché et cela fait toute la différence.

    Le royaume a-t-il été préparé avant la création de la race humaine ou entre le péché et la naissance d’Abel ? En d’autres termes, Dieu a-t-il prévu le péché et la façon d’y remédier dès le départ ou a-t-il du adapter son dessein originel ?

  2. areopage permalink

    La question est subtile et intéressante, mais dépasse hélas mes compétences. Elle mérite en tout cas un examen attentif. Voici quelques éléments de réflexion.

    Il est question de la génération de l’Exode qui n’est pas entrée dans le repos de Dieu, c’est-à-dire en Canaan (cf. Nombres 14.21-23 ; Psaume 95.11 et Hébreux 3.11). Dans le contexte immédiat (v.4), il y a une référence à Genèse 2.2, selon lequel Dieu s’est reposé au septième jour. On pourrait en droit de comprendre ici que le repos dont il est question, « depuis la fondation du monde », précède le péché humain.
    Mais il ne faut pas extrapoler sur ce point : au septième jour, Dieu s’est reposé de l’acte créateur (pl. τῶν ἔργων, de ses œuvres), mais on sait par ailleurs qu’il continue, en un sens qu’il est difficile d’apprécier, à œuvrer (cf. Jean 5.17, Matthieu 5.45 ; cp. Matthieu 11.28). En outre, plusieurs indices montrent – dans ce passage – que le caractère allusif de l’exégèse de l’auteur de l’épître aux Hébreux (à mon sens, Apollos !) présente de curieuses affinités avec Philon (cf. Moffat 1924 : 49), voire avec l’exégèse rabbinique (précisément la gereza shawa). On est donc obligé de se méfier de la lettre, pour se concentrer sur l’esprit…
    D’ailleurs, certains considèrent qu’il faut traduire la dernière partie d’Hébreux 4.3 sous forme de question : et cependant, ses œuvres ne sont-elles pas achevées depuis la fondation du monde ? (Ellingworth et Nida 1983 : 75). C’est ce qui est précisé un peu plus loin… au v.10.
    L’allusion du v.4 au septième jour de repos de Dieu (quand la création était donc parfaite et le plan de Dieu abouti) n’est ainsi pas pertinente, c’est une allusion (visant à comparer les deux repos, l’ancien et le nouveau). Car Dieu institue (v.7 ὁρίζει) un nouveau jour, un aujourd’hui (σήμερον) qui conduit à une perspective nouvelle décrite par le verset 9 : ἄρα ἀπολείπεται σαββατισμὸς τῷ λαῷ τοῦ θεοῦ, il reste donc un jour de sabbat pour le peuple de Dieu.
    Or ce jour de sabbat, ce repos de Dieu, n’existait pas depuis la fondation du monde. Il est nouveau.
    Mais, bien que nouveau, il n’est peut-être pas si différent que le repos de Dieu de la Genèse : l’homme devait être parfait, incorruptible.

Leave a Reply

Note: XHTML is allowed. Your email address will never be published.

Subscribe to this comment feed via RSS

Suivre

Recevez une notification par email à chaque nouveau post.

Rejoignez les autres abonnés :